Page précédente

Réflexions : textes à méditer

Aimer les autres
Amitié
Amour

Amour de l'instant
Argent
Attitude différente
Babel
Bistrot spirituel
Cancer
Carpe diem
Changement
Conseils pour mener votre vie (Dalaï Lama)
Déesse sauvage
Désirer (philosophie)
Destin
Détente
Droits de l’enfant Alessandro Jodorowsky
Droits de la personne
Echelon à gravir
Ecrire dans le sable et graver dans la pierre
Education
Eloge du désir
Energie de la pensée
Enfant
Esprit de solitude
Etre
Fécondité intérieure
Féminin et le masculin
Guérison
Guide de la bonne épouse
Héritage
Hier
Homme
Irrationnel
Irréversible
Jeunesse
Laideur
Maïtre Homme
Maïtriser aujourd'hui
Messagère d’amour
Nouveau-né : voyageur cosmique
Ordre
Oui à la Vie
Passivité
Peau et sexualité
Pensée
Peur
Planifier son temps
Prière secrète d’un enfant à son père et à sa mère
Recette pour faire un monde nouveau
Rêve éveillé
Revivre ma vie
Rythme
Sage
Snobisme
Solitude
Sourire
Stress
Super Marché du Ciel Argent
Tantra
Un acte est toujours ce qu'il est
Vérité
Vocation


Changement

Tout changement est une mort renaissance et le changement se produit tout au long de l'existence humaine. Il faut être prêt "à risquer l'inconnu", à s'aventurer en territoire étranger, pour comprendre la quête de son propre soi, but ultime de la croissance. En s'ouvrant et en se donnant au dialogue avec les autres, on commence à transcender son existence individuelle. Et on devient un avec soi-même et avec les autres.

Retour menu


Droits de la personne

Tout être humain a le droit :
1/ De se considérer fondamentalement comme important.
2/ D'être lui-même.
3/ De réussir selon ses propres critères.
4/ D'être respecté et de demander du respect.
5/ De faire des demandes pour lui-même.
6/ De s'offrir de bonnes choses pour lui-même.
7/ D'exprimer ses sentiments, ses émotions.
8/ De changer d'avis, de se tromper, de ne pas savoir, de rater différentes choses.
9/ De ne pas plaire.
10/ De refuser, de dire non.
11/ De ne pas prendre les autres en charge.
12/ De rompre une relation.
13/ De ne pas se soucier de l'avis des autres (sur soi).
14/ D'exiger et d'insister.
15/ De ne pas se justifier.
16/ De prendre son temps.
17/ De parler positivement de soi-même, de ses talents, de ses capacités, de son originalité.
18/ D'évoluer, de développer ses talents, de devenir complètement la personne unique qu'il
est.
19/ D'offrir, d'accepter.

Cette liste peut heurter certaines sensibilités. Sachez qu'elle ne répond qu'à une seule exigence : Aimez-vous les uns les autres autant qu'on vous a dit d'aimer les autres. Si vous ne savez pas vous aimer, vous serez toujours dans l'attente, la demande et parfois, l'exigence de l'amour de l'autre.

Retour menu



Désir éloge

Le désir de l'oiseau, c'est le ciel
Le désir de la main, c'est la caresse
Le désir de l'oreille, c'est la musique
Le désir des yeux, c'est l'arc-en-ciel
Le désir des lèvres , c'est le baiser
Le désir de la foi, c'est l'infini
Le désir de l'amour, c'est la durée
Le désir de l'être, c'est Dieu.
Quand naît le désir, la fête commence.

Retour menu


Stress

Si un événement te touche, ne le fuis pas.
Crie ce qu'il éveille dans ton cœur :
S'il te blesse, crie ta blessure, s'il te brise, crie ta brisure,
S'il t'exalte, crie ton ardeur.
S'il te fait peur, alors et surtout crie.
C'est à ce prix de vérité, ce prix d'humilité que tout homme naît à la vie, qu'il apprend par ce cri, à devenir ce qu'il est : un être de communion.

Retour menu


Echelon à gravir

Il y a toujours un nouvel échelon à gravir.
Ne vacille pas mais avance et monte, et cherche toujours à atteindre le plus élevé. La vie est mouvement ; elle est changement ; elle est croissance.
Aucune âme ne peut rester dans le même état tout le temps. La nature ne peut rester statique ; elle change et s'élargit toujours progressant d'une étape à la suivante. Le gland croît en un chêne puissant ; le bulbe grandit et produit de belles fleurs ; la graine de maïs produit le plant.

Le changement est permanent. S'il ne se fait pas en toi, tu peux être sûr(e) qu'il y a quelque chose qui ne va pas, et il est nécessaire que tu trouves ce que c'est et puis que tu y remédies. Ne résiste pas au changement, mais va dans son sens et accepte-le. Ce ne sera pas toujours confortable, mais sois prêt(e) à accepter un inconfort minime afin que le resplendissant nouveau puisse se développer en toi et à travers toi, te transformant en un nouvel être, rempli de lumière, d'amour et d'inspiration.

Retour menu



Détente

Pourquoi ne pas te détendre ?
Relâche-toi car plus il y a de tensions et d'efforts dans ta vie, moins tu en fais.
Pourquoi ne pas te laisser couler avec la nature, couler avec le courant, et accomplir ce qui doit être fait très simplement, naturellement et joyeusement ?
Pourquoi ne pas jouir de la vie, au lieu de la traverser avec une détermination têtue, en te forçant à faire ceci, cela et le reste, sans aucune joie ni amour ?
La vie est merveilleuse quand tu es en harmonie avec elle et que tu cesses de résister à quoi que ce soit. Pourquoi te rendre les choses compliquées ?
Pourquoi ne pas faire de ce jour un jour spécial, ne pas voir le meilleur en tout ?

Remercie pour tout. Apprécie tout comme cela devrait être apprécié. Je veux que tu jouisses de la vie. Commence en voyant la beauté de la nature tout autour de toi, et tu verras qu'une chose merveilleuse conduira à une autre, jusqu'à ce que ta vie entière soit une vie d'émerveillement et de joie.

Retour menu


Messagère d’amour

Source de vie, messagère d'amour :
Allez à vos champs et à vos jardins et vous apprendrez que c'est le plaisir de l'abeille de butiner le miel de la fleur.
Mais c'est aussi le plaisir de la fleur de céder son miel à l'abeille.
Car pour l'abeille, une fleur est une source de vie.
Et pour la fleur, l'abeille est une messagère d'amour.
Et pour les deux, abeille et fleur, donner et recevoir le plaisir sont un besoin et une extase.

Retour menu


Energie de la pensée

La moindre intention, la moindre pensée, le moindre désir sont des énergies que le mental envoie dans l'univers, comme l'érable ou le pissenlit répande au large leurs graines.

Tout produit un effet.
Certaines pensées peuvent d'ailleurs produire un effet plus important qu'un acte visible. C'est que l'énergie est plus subtile à ce niveau où elle atteint l'univers à son niveau le plus subtil, celui de sa conscience.
Toute pensée se réalise aussi longtemps qu'elle n'est pas annulée par une autre plus puissante.
Il est donc capital de rendre ses pensées cohérentes et positives si l'on veut contribuer à l'évolution du monde et, par contre coup, recevoir soi-même des effets positifs, qui ne peuvent manquer de se produire.

Car l'univers, c'est votre corps, et "les autres", c'est nous-mêmes. En fin de compte, c'est toujours pour ou contre soi-même que l'on agit.

Retour menu


Guérison

On peut conduire une personne sur le chemin de la guérison mais on ne peut la guérir : c’est un mythe, un mensonge, une folie, une escroquerie de dire que quelqu’un peut vous guérir.
Mais on peut faire beaucoup de bien en mettant les personnes dans l’action, dans des actions qui leur plaisent : là est la guérison car on les fait rentrer dans le chemin de la réalisation.
La vie est une cure continuelle. On est guéri par le fait qu’on est en train de changer, et d’avancer vers des situations qui sont de plus en plus agréables et confortables pour nous.

Etre guéri signifie être rentré dans la voie du progrès ; être malade, c’est ne pas poser le problème.
La guérison se situe dans le fait de se sentir de mieux en mieux.
Alessandro Jodorowski

Retour menu



Homme

Si tu peux voir détruire l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir
Si tu peux être amant sans être fou d’amour
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre
Et, te sentant haï sans haïr à ton tour
Pourtant lutter et te défendre

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d’un mot
Si tu peux rester digne en étant populaire
Si tu peux rester peuple en conseillant les Rois
Et si tu peux aimer tous tes amis en frères
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi
Si tu sais méditer, observer et connaître
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître
Penser, mais sans n’être qu’un penseur
Si tu peux être dur sans jamais être en rage
Si tu peux être brave et jamais imprudent
Si tu peux être bon, si tu sais être sage
Sans être moral ni pédant

Si tu peux rencontrer triomphe après défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front
Situ peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un HOMME, mon fils
KIPLING

Retour menu


Ordre

Sleon une édtue de l'Uvinertisé de Cmabrigde, l'odrre des
ltteers dans un mot n'a pas d'ipmrotncae, la suele coshe
ipmrotnate est que la pmeirère et la drenèire snoeit à la
bnnoe pclae. Le rsete peut êrte dnas un dsérorde ttoal et
vuos puoevz tujoruos lrie snas porlblème. C'est prace que
le creaveu hmauin ne lit pas chuaqe ltetre elle-mmêe,
mias le mot cmome un tuot.

Retour menu


Conseils pour mener votre vie (Dalaï Lama)

1. Tenez compte du fait que le grand amour et les grandes réussites impliquent de grands risques.
2. Lorsque vous perdez, ne perdez pas la leçon.
3. Suivez les trois R : Respect de soi-même, Respect des autres, Responsabilité de tous vos actes.
4. Souvenez vous que ne pas obtenir ce que vous voulez est parfois un merveilleux coup de chance.
5. Apprenez les règles pour savoir comment les transgresser correctement.
6. Ne laissez pas une petite dispute meurtrir une grande amitié.
7. Lorsque vous réalisez que vous avez commis une erreur, prenez immédiatement des mesures pour la corriger.
8. Passez un peu de temps seul chaque jour.
9. Ouvrez vos bras au changement, mais ne laissez pas s'envoler vos valeurs.
10. Rappelez vous que le silence est parfois la meilleure des réponses.
11. Vivez votre vie d'une façon bonne et honorable. Ainsi, lorsque vous vieillirez et que vous regarderez en arrière, vous en profiterez une deuxième fois..
12. Un foyer aimant est la fondation de votre vie.
13. Dans les désaccords que vous avez avec ceux que vous aimez, ne vous occupez que de la situation actuelle. Ne réveillez pas le passé.
14. Partagez votre savoir. C'est une manière d'atteindre l'immortalité.
15. Soyez tendre avec la terre.
16. Une fois par an, allez quelque part où vous n'êtes jamais allé auparavant.
17. Souvenez-vous que la meilleure des relations est celle dans laquelle l'amour que chacun porte à l'autre dépasse le besoin que vous avez de l'autre.
18. Jugez vos succès d'après ce que vous avez dû sacrifier pour les obtenir.
19. Approchez l'amour et la cuisine avec un abandon insouciant.

Salutations Dalaï lama.

Retour menu


Revivre ma vie

Si je pouvais revivre ma vie (par ERMA BOMBECK)
J'aurais invité des amis à dîner même si le tapis était taché et le divan défraîchi. J'aurais mangé le pop-corn dans le beau salon et me serais moins inquiétée de la saleté quand on voulait faire un feu dans le foyer.
J'aurais pris le temps d'écouter mon grand-père raconter encore une fois sa jeunesse.
Je n'aurais jamais insisté pour que les fenêtres de la voiture soient remontées parce que mes cheveux venaient d'être coiffés.
J'aurais allumé la chandelle rose que mes enfants m’ont sculptée comme une rose avant qu'elle ne fonde dans le placard.
Je me serais assise dans la pelouse avec mes enfants sans m'inquiéter des taches d'herbe.
J'aurais moins pleuré et ri en regardant la télévision et plus en regardant la vie.
Je me serais mise au lit quand j'étais malade au lieu de prétendre que la terre arrêterait de tourner si je n'étais pas là.
Je n'aurais jamais rien acheté juste parce que c'était pratique, ne montrait pas de saleté ou était garanti à vie.
Au lieu de souhaiter enfin la fin d'une grossesse, j'aurais chéri chaque moment en réalisant que la merveille grandissant en moi était la seule chance dans la vie d'assister Dieu dans la création d'un miracle.
Quand les enfants m'embrassaient fougueusement, je n'aurais jamais dit : « Plus tard. Maintenant allez vous laver les mains. »Il y aurait eu plus de « Je t'aime » et plus de « Je suis désolée. »
Mais surtout, ayant une autre chance de vivre, j'en saisirais chaque minute, je la regarderais pour vraiment la voir, la vivre et ne jamais la redonner.

Retour menu


Attitude différente

Gaston est gérant dans la restauration à Paris. Il est toujours de bonne
humeur et a toujours quelque chose de positif à dire. Quand on lui demande
comment il va, il répond toujours: " Si j'allais mieux que ça, nous serions deux : mon jumeau et moi! "
Quand il déménage, plusieurs serveurs et serveuses sont prêts à lâcher leur job pour le suivre d'un restaurant à un autre pour la seule raison qu'ils admirent son attitude. Quand un employé file du mauvais coton, Gaston est toujours là pour lui faire voir le bon côté des choses. Curieux, je suis allé voir Gaston un jour pour lui demander: " Je ne comprends pas. Il n'est pas possible d'être toujours positif comme ça, partout, tout le temps.
Comment fais-tu? "
Et Gaston de répondre: " Tous les matins à mon réveil, je me dis que, aujourd'hui, ou bien je choisis d'être de bonne humeur, ou bien je choisis d'être de mauvaise humeur. Je choisis toujours d'être de bonne humeur. Quand il arrive quelque
incident déplorable, ou bien je choisis d'en être la victime, ou bien je choisis d'en tirer une leçon. Quand quelqu'un vient se plaindre à moi, ou bien je choisis d'entendre sa plainte, ou bien j'essaie de lui faire voir le bon cote de la chose. "

" Mais ce n'est pas toujours si facile " , lui dis-je.
Et Gaston d'enchaîner: " La vie, c'est une question de choix. On choisit sa façon de réagir aux situations. On choisit de quelle façon les autres peuvent nous influencer ou non. On choisit d'être de bonne humeur ou de mauvaise humeur. On choisit de vivre sa vie de la manière qui nous convient." Plusieurs années plus tard, j'entends dire que Gaston a fait incidemment ce qu'on ne doit jamais faire dans la restauration : il a laissé déverrouillée la porte arrière du restaurant un bon matin et il s'est fait surprendre par trois voleurs armés. En essayant d'ouvrir le coffre fort, sa main tremblante de nervosité, il n'arrivait pas a faire la combinaison numérique. Un des intrus a paniqué et a tiré. Heureusement pour Gaston, les choses n'ont pas traîné et il a été vite transporté à l'hôpital. Après dix-huit heures de chirurgie et des semaines de soins intensifs, Gaston a reçu son congé de l'hôpital avec les débris de la balle qu'on n'avait pas réussi à lui extraire.
J'ai revu Gaston six mois après l'incident et je lui ai demandé comment
il réagissait à tout cela. " Si j'allais mieux que ça, dit-il, nous serions deux : mon jumeau et moi. Tu veux voir les cicatrices? " Je n'ai pas voulu voir la blessure mais je lui ai demandé ce qui lui était passé par la tête au moment du vol. Et Gaston de dire: " La première chose qui m'est venu à l'idée est que j'aurais dû fermer à clef la porte arrière du restaurant. Et puis, étendu sur le plancher après m'être fait descendre, je me suis souvenu que je pouvais encore faire un choix : ou bien de vivre ou bien de mourir. Et j'ai choisi de vivre. "
" T'as pas eu peur? " lui dis-je. Et lui de répondre: " Les ambulanciers ont
été bien corrects. Ils n'ont pas cessé de me dire que tout allait bien.
Mais en entrant dans le bloc opératoire de l'hôpital, j'ai vu l'expression faciale des médecins et des infirmières et, là, j'ai eu peur. J'ai vu
dans leurs yeux que j'étais un homme mort et j'ai su que je devais agir vite.
" Et alors, qu'as-tu fait? " " Eh bien, mon ami, il y avait une grosse infirmière qui me bombardait de questions ; elle voulait savoir si j'étais allergique à quelque chose. J'ai dit oui, et les médecins et les infirmières se sont arrêtés pour entendre ce que j'allais leur dire. J'ai pris une profonde respiration et je leur ai dit que j'étais allergique aux balles de fusil! Quand ils ont eu cessé de rire, je leur ai dit que j'avais fait le choix de vivre et qu'ils feraient mieux de m'opérer comme si j'étais un
homme vivant plutôt qu'un homme mort! "
Gaston a survécu grâce à l'expertise des médecins mais aussi grâce a son attitude étonnante! J'ai appris de lui que, tous les jours, nous devons faire des choix: ou bien de profiter pleinement de la vie ou bien de s'y emmerder tant qu'on veut.

La seule chose qui nous appartient et que personne ne peut contrôler, ni nous enlever, ce sont nos attitudes. Alors, quand on peut cultiver des attitudes positives, tout le reste est de la petite bière.

Retour menu


Babel

Au commencement des temps, les hommes parlaient la langue UNE,
nous dit la genèse : langue divine encore chargée des énergies du Verbe créateur. Ces hommes voulurent conquérir la renommée en même temps que les marches du ciel et construisirent une tour à Babel.
« Ils prirent des briques à la place des pierres … », ces hommes n’étaient plus « pierres vivantes », unis par la profondeur de leur être ; ils ne l’étaient plus par la conscience du Verbe, ni par celle de leur commune participation à la paternité divine (le mot hébreu « pierre » peut être lu aussi « fils du père »). Etrangers les uns aux autres, réduits à une valeur marchande, la « brique », ils ne pouvaient alors conquérir que le monde extérieur et se trouvaient totalement démunis pour atteindre au Nom divin, noyau de leur cosmos intérieur.

La renommée en place du Nom.
La conquête extérieure en place de l’accomplissement intérieur.
La brique à la place de la pierre.

Telle était la situation de ces hommes qui n’étaient plus « verbe », ne formaient plus un ensemble cohérent, et durent se séparer. Chacun emporta une étincelle de la « langue Une » alors éclatée. Chaque étincelle constitua les langues, elles-mêmes constituantes des peuples. Chaque étincelle modèle un peuple avec une vocation propre. Celle du peuple hébreu a pour vocation, pour mission, de redonner à l’Homme-« brique » sa dimension de « pierre », et de ressusciter en lui le Verbe. (De Souzenelle)

Retour menu


Snobisme

Est snob celui qui veut paraître ce qu'il n'est pas ; c'est en quoi tout snobisme est mensonge. Afficher la culture qu'on a, c'est être cuistre ; faire montre d'une culture feinte, c'est être snob. Etaler sa fortune, c'est être dépensier ou vaniteux ; vouloir passer pour riche, c'est être snob. Se flatter de ses relations, de ses amitiés, de ses conquêtes, c'est être mondain et goujat ; en inventer de fausses, c'est être snob. Etre snob n'est pas le plus grave des défauts mais un des plus ridicules. (André Comte Sponville).

Retour menu


Education

Une bonne éducation est de mettre toute sa rigueur de parents à empêcher l’enfant de se trahir, sans jamais rien attendre de lui.
Attendre est la fondation de la violence. Attendre = poser des conditions.

Le désir est différent de l’attente : le désir (j’ai envie de) est : j’existe et le monde existe.
Le désir est une forme d’énergie qui me pousse à mieux me connaître puis à découvrir le monde, enfin à le connaître.

Retour menu


Amitié

L'amitié, ce n'est pas ne faire qu'un, à deux personnes.
L'amitié, c'est être deux. Et le savoir. Et ce n'est qu'au fond de l'amitié qu'on découvre jusqu'à quel point on est deux.
Et la joie d'être deux. Ce n'est pas supporter ni pardonner.
Pas plus que ce n'est admirer ou approuver. Ce n'est pas non plus ignorer.
Devant l'amitié, les mots qui jugent, qui pèsent et qui mesurent n'ont plus cours.
L'amitié, c'est se sentir deux. Non pas confondus mais ajoutés. Non pas ajoutés mais multipliés. Etre deux d'un côté du monde, et le monde de l'autre côté.
C'est partager un bout de pain et sentir que ce pain n'aurait pas le même goût si l'autre n'en mangeait pas.
C'est se réveiller la nuit et sentir que l'autre sommeil s'est suspendu et guette.
C'est marcher avec un pas qui sonne dans le vôtre, un cœur qui bat avec le vôtre, un souffle qui se reprend au rythme du vôtre, des muscles qui prolongent les vôtres, des yeux qui voient ce que vos yeux n'avaient pas vu.
Avoir un ami, c'est avoir deux échines pour supporter le poids du monde.

Retour menu


Destin

Tout ce qui ne parvient pas à la conscience revient sous forme de destin. (Yung)
La vie va nous faire vivre des évènements de plus en plus forts pour que nous finissions par comprendre quels sont nos blocages pour atteindre plus d'épanouissement personnel (l'avènement du Soi). Cela peut à la longue, être une maladie, un accident grave ou un autre drame.
L'équilibre que nous cherchons, ne s'obtiendra jamais à coup d'arguments et la paix que nous recherchons ne sera jamais le fruit d'une opposition.
Les obstacles que nous rencontrons dans la vie n'ont pas d'autre raison d'être que de nous pousser à nous épanouir.
Ce ne sont pas les obstacles qui modèlent et conditionnent notre vie, mais les attitudes que nous tenons face à eux.
Il n'y a pas de coupable et pas de victime.
Un acte est toujours ce qu'il est et nul ne peut se permettre de le juger.

Retour menu


Rêve éveillé

Quand vous rêvez éveillés, si vous vous taisez pour être à l’écoute de votre moi le plus intime, vos pensées, comme des flocons de neige, tombent et tourbillonnent, recouvrant d’un blanc silence tous les bruits de l’espace qui vous entoure. Et que sont ces rêves en éveil, sinon des nuages qui bourgeonnent et fleurissent sur l’arbre du ciel dans vos cœurs ? Vos pensées ne sont-elles pas aussi des pétales de fleurs que les vents de votre cœur répandent sur les champs des collines ? K.Gibran

Retour menu


Sage

Ne m’appelle pas sage, à moins que tu n’appelles sages tous les hommes. Je ne suis qu’un jeune fruit pendant encore à la branche, et hier encore, je n’étais qu’une fleur.
Ne traite personne de fou, car, en vérité, nous ne sommes ni sages ni fous ; nous sommes des feuilles vertes sur l’arbre de la vie, et la vie elle-même est au-delà de la sagesse et plus encore de la folie. K.Gibran

Retour menu


Laideur

 

Et la laideur, Maître, tu n’en parles jamais. Mon ami, quel est celui qui t’accusera d’être inhospitalier s’il passe devant ta maison sans frapper à la porte ? Quel est celui qui te déclarera sourd et inattentif s’il te parle dans une langue étrangère que tu ne peux pas comprendre ? Ce que tu appelles laideur, n’est-ce pas ce que tu ne t’es jamais efforcé d’approcher, une chose que tu n’as jamais pénétré jusqu’au cœur ? Si la laideur existe réellement
ce n’est qu’une écaille sur tes yeux et de la cire te bouchant les oreilles. N’appelle rien de laid, sinon la crainte d’une âme face à ses propres souvenirs.
K.Gibran

Retour menu


Etre

ETRE, c’est être volé, trompé, abusé, oui, induit en erreur, pris au piège et ensuite bafoué, mais, malgré toutes ces avanies, regarder tout cela comme rien au fond de vous-mêmes, et sourire, car vous savez qu’un printemps viendra s’épanouir dans votre jardin, danser dans les feuillages, qu’un automne viendra mûrir vos raisins, et vous savez que si une seule de vos fenêtres s’ouvre à l’est, vous ne serez jamais sans rien. Vous saurez aussi que tous qu’on appelle malfaiteurs, voleurs, escrocs et trompeurs sont vos frères dans le besoin. K.Gibran

Retour menu


Féminin et le masculin

Attention : la vraie traduction hébraïque n’est pas : « Dieu prit un côte d’Adam et créa la femme » mais bien : « Dieu pris l’autre côté d’Adam »….En chaque être humain, mâle ou femelle, il y a un côté masculin et un côté féminin. Même biologiquement il y a un cerveau masculin et un cerveau féminin. Lire la suite en ce sens : Dieu crée le côté féminin…

Dieu créa la femme... Il a fallu 6 jours de travail incessant au Créateur pour "faire" la femme.
Un Ange est apparu et lui a dit; "Pourquoi passez-vous tant de temps sur ceci?"
Et le Créateur lui a répondu; "As-tu vu la feuille de travail pour ce projet-ci? C'est complètement lavable, avec 200 parties mobiles et toutes remplaçables, ça fonctionne au café noir et aux restants, ça comporte une cuisse pouvant supporter 3 enfants à la fois, possède un baiser qui peut tout guérir, d'un genou éraflé à un cœur brisé et ça a 6 paires de mains."
L'Ange était abasourdi des exigences de ce modèle : 6 paires de mains!? Ben voyons donc!! Et ce n'est que le modèle standard? demanda-t-il au Créateur. Il tenta d'arrêter le Créateur en lui disant; "C'est beaucoup trop de travail pour une seule journée... attendez donc à demain pour terminer."
"Mais je ne peux pas!" de répondre le Créateur, "Je suis tellement pressé d'avoir terminé ce que je chéri tant. Imagines, ça se guérit déjà tout seul quand c'est malade et peut quand même travailler des journées de 18 heures!"
L'Ange s'approcha et toucha la création en disant; "Mais vous l'avez fait tellement douce!"
Le Créateur approuva; "En effet, elle est douce mais elle est aussi solide.Tu n'as aucune idée de tout ce qu'elle peut endurer et accomplir!" "Va-t-elle pouvoir penser?" demanda l'Ange.
Le Créateur répliqua; "Non seulement pourra-t-elle penser mais elle pourra également raisonner et négocier."
L'Ange remarqua quelque chose et s'approcha du modèle de femme et toucha sa joue. "Oups, il semble que votre modèle ai une fuite! Je vous avais dit aussi que vous en faisiez trop!"
"Ce n'est pas une fuite, c'est une larme." objecta le Créateur. "Et à quoi servent les larmes?" demanda l'Ange.
Le Créateur lui expliqua; "Les larmes sont la façon de la femme d'exprimer sa joie, sa peine, sa douleur, ses déceptions, sa solitude, sa compassion et sa fierté."
L'Ange était impressionné. "Mais vous êtes un génie! Vous avez pensé à tout pour que la femme soit vraiment un être exceptionnel !" Les femmes ont assez de force pour étonner les hommes. Elles peuvent soutenir des entreprises et des conflits mais elles détiennent la joie, l'amour et le bonheur. Elles sourient quand elles voudraient crier. Elles chantent quand elles voudraient pleurer. Elles pleurent quand elles sont contentes et rient quand elles sont
nerveuses. Elles se battent pour les causes en lesquelles elles croient et contre
l'injustice. Elles n'acceptent pas un "non" comme réponse quand elles savent qu'il existe une meilleure solution. Elles se privent pour que leur famille n'aie pas a le faire.
Elles accompagnent un(e) ami(e) inquiet(e) chez le médecin. Elles aiment inconditionnellement. Elles pleurent quand leurs enfants excellent et quand leurs ami(e)s
réussissent. Elles sont heureuses d'apprendre un accouchement ou un mariage. Leurs cœurs se brisent quand un(e) ami(e) décède. Elles sont défaites à la perte d'un membre de leur famille mais demeurent fortes même quand elles pensent qu'elles ne le pourront plus. Elles savent qu'un câlin et un baiser peuvent guérir une peine d'amour. Les femmes sont de toute taille, de toute couleur et de toute forme. Elles conduisent des voitures et des avions, marchent, courent, vous envoient des courriers pour vous rappeler qu'elles vous aiment. Le cœur des femmes est ce qui fait tourner le monde! Elles vous apportent de la joie et de l'espoir.
Elles vous donnent de la compassion et des idéaux. Elles offrent un support moral à leurs familles et ami(e)s. Les femmes ont beaucoup à dire et à offrir.

Retour menu


Ecrire dans le sable et graver dans la pierre

C'est l'histoire de deux amis qui marchaient dans le désert. A un moment, ils se disputèrent et l'un des deux donna une gifle à l'autre. Ce dernier, endolori mais sans rien dire, écrivit
dans le sable :
AUJOURD'HUI MON MEILLEUR AMI M'A DONNE UNE GIFLE.
Ils continuèrent à marcher puis trouvèrent un oasis, dans lequel
ils décidèrent de se baigner. Mais celui qui avait été giflé
manqua de se noyer et son ami le sauva. Quand il se fut repris, il
écrivit sur une pierre:
AUJOURD'HUI MON MEILLEUR AMI M'A SAUVE LA VIE.
Celui qui avait donné la gifle et avait sauvé son
ami lui demanda: "quand je t'ai blessé tu as écrit sur le sable,
et maintenant tu as écrit sur la pierre. Pourquoi?"
L'autre ami répondit: "quand quelqu'un nous blesse, nous
devons l'écrire dans le sable, où les vents du pardon peuvent
l'effacer. Mais quand quelqu'un fait quelque chose de bien
pour nous, nous devons le graver dans la pierre, où aucun vent
ne peut l'effacer ".
APPRENDS A ECRIRE TES BLESSURES DANS LE
SABLE ET A GRAVER TES JOIES DANS LA PIERRE

Retour menu


Super Marché du Ciel

Un 2 minutes à lire.
Lisez cette histoire et suivez les indications à la fin.
Comme je marchais sur la route de la vie, il y a quelques années, je suis arrivée devant un enseigne qui disait : " Super Marché du Ciel ". Lorsque je me suis approchée, les portes se sont ouvertes et je me suis aperçue que j’étais à l’intérieur. J’ai vu des anges; il y en avait partout. Un des anges m’a tendu un panier en disant : " Mon enfant, magasine bien."
Tout ce qu’un humain avait besoin était dans ce magasin et ce que tu ne pouvais pas emporter, tu pouvais revenir le chercher. En premier, j’ai pris de la Patience. L’amour était dans la même rangée. Un peu plus loin se trouvait la Compréhension. T’as besoin de ça partout où tu vas. J’ai pris une boite ou deux de Sagesse. La Foi, un sac ou deux. De la Charité bien sûr, j’en aurai bien besoin. Je ne pouvais manquer le Saint-Esprit; il était partout. Et puis de la Force. Du Courage pour m’aider dans cette course. Mon panier se remplissait bien. Mais je me suis rappelée que j’avais besoin de Grâce. Et puis j’ai pris du Pardon; le Pardon était gratuit. J’en ai pris pas mal, pour toi et moi. Puis je me suis dirigée au comptoir pour payer ma facture. Je crois bien que j’avais tout ce dont j’avais besoin. Dans une allée, j’ai vu de la Prière et je savais bien qu’en sortant j’en aurais besoin. Paix et Joie étaient en quantité phénoménales. La dernière chose sur la tablette, Louanges et Psaumes se tenaient là, ça fait que je ne me suis pas gênée.
Puis j'ai dit à l’ange : " Combien je te dois ? " Il a souri et dit ; " Emporte tout ça avec toi partout où tu iras ! " Encore une fois je lui ai demandé : " Vraiment maintenant, combien je te dois ? " " Mon enfant " il dit, " Dieu a payé ta facture il y a longtemps ! "
Cette histoire t’a été envoyée avec Amour et Chance.

Retour menu


Argent

Il peut acheter une maison mais pas un foyer
Il peut acheter un lit mais pas le sommeil
Il peut acheter une horloge mais pas le temps
Il peut acheter un livre mais pas la connaissance
Il peut acheter une position mais pas le respect
Il peut payer le médecin mais pas la santé
Il peut acheter du sang mais pas la vie
Il peut acheter du sexe mais pas de l'amour

Retour menu


Peau et sexualité

La peau reflète votre sexualité
Saviez-vous que d'après la peau, nous pouvons dire si une personne
est sexuellement active ou pas ?

1. Le sexe est un traitement de beauté. Les tests scientifiques ont montré que les femmes qui ont des rapports sexuels produisent un grand nombre d'hormones œstrogène. Cette hormone rend les cheveux brillants et donne la peau douce.
2. En douceur, les bons rapports sexuels réduisent les chances de souffrir de dermites, démangeaisons, et imperfections cutanés. La transpiration nettoie les pores et rend la peau resplendissante.
3. Faire l'amour fait brûler toutes les calories que vous avez pris pendant votre repas romantique.
4. Le sexe est l'un des sport le plus sur que vous pouvez pratiquer. Il étire et tonifie tous les muscles du corps. C'est bien plus plaisant que de nager 20 longueurs !
5. Le sexe est une cure instantanée contre les petites dépressions. Il fait circuler l'endorphine dans le système sanguin, produisant un sens d'euphorie et vous laisse avec un sentiment de bien-être.
6. Plus vous avez des rapports, plus vous en redemanderez. Le corps
sexuellement actif dégage une très grande quantité de toxines appelée
"phéromone". Ce parfum sexuel rend votre partenaire complètement fou !
7. Le sexe, est le plus sûr des tranquillisant au monde ! Il est 10
fois plus efficace que le Valium.
8. S'embrasser chaque jour, évite d'aller chez le dentiste ! S'embrasser augmente la quantité de salive qui nettoie la nourriture de votre bouche, réduit le taux d'acide qui donne les caries, et prévient la production de la plaque dentaire.
9. Le sexe soulage les maux de tête. Le rapport sexuel peut réduire
la tension qui réduit les vaisseaux sanguins du cerveau.

10. Beaucoup de rapports sexuels peuvent déboucher le nez. Le sexe est un naturel antihistaminique. Il combat l'asthme et le rhume des foins.
Faites donc l'amour !!!!!

Retour menu


Autre

S'ouvrir à l'autre, à l'inconnu qui surprend et dérange.
Voir son visage.
Entendre son appel et décider d'y répondre (responsabilité).
Devenus ouverts et vulnérables, nous commençons à entrer dans la pratique de l'hospitalité responsable.
L'autre me révèle à moi-même (expérience du dialogue).

Retour menu


Hier

Peu importe si hier n'a pas été tout ce qu'il aurait pu être.
Hier est terminé et parti, et tu ne peux rien y faire. En ce qui concerne aujourd'hui, c'est une chose complètement différente ; aujourd'hui s'étend devant toi, intact et immaculé, et il ne tient qu'à toi d'en faire le jour le plus merveilleux qui soit.
Comment commences-tu chaque jour ? Souviens-toi : cela ne concerne personne d'autre. C'est quelque chose que toi, et toi seul doit choisir d'accomplir.

Essaie de commencer la journée dans la paix et la satisfaction intérieures, en prenant du temps pour être tranquille et pour permettre à cette paix de t'emplir et de t'envelopper.
Ne te rue pas dans la journée sans préparation et sans harmonie. Si tu le fais, il est facile de garder avec toi cet état d'esprit au cours de la journée, et de lui permettre ainsi de toucher la totalité de la journée ainsi que toutes les personnes que tu côtoies.
Il dépend de toi de choisir ce que ce jour sera et de le manifester tel. Pourquoi ne pas choisir dès maintenant ? (« La petite voix »)

Retour menu


Irréversible

Il n'y a pas de retour possible.
Une fois qu'un poussin a émergé de sa coquille ou un papillon de sa chrysalide, il n'y a pas de retour possible, mais il y a un déploiement continu dans le nouveau. Laisse le déploiement être pour toi un processus qui se fait jour après jour, heure après heure, minute près minute. Ressens la jubilation et l'attente dans tout ce qui se produit. Il n'y a jamais de moment ennuyeux dans cette vie si tu restes en attentif ; il y a toujours quelque chose qui se passe. Laisse-le se faire et n'essaie jamais d'arrêter le progrès, mais au contraire, accompagne le mouvement ! Tout ce qui se déploie sera pour le meilleur, la croissance et le bénéfice du Tout. Trouve ce rythme de vie parfait et donne-lui ce que tu as de meilleur. Coule avec lui, non contre lui, car ainsi seulement tu trouveras la paix du cœur et de l'esprit ; et quand tu es en paix au-dedans, tu es ouvert et prêt pour que le nouveau se déploie. (« La petite voix »)

Retour menu


Vérité

Etre vrai
Marche dans la lumière et n'aie jamais peur de la laisser t'éclairer en plein.
Lorsque tu n'as rien à cacher, rien de quoi avoir honte, tu es aussi libre qu'un tout petit enfant qui n'a aucune inhibition et s'exprime avec une joie authentique. Il déborde de joie et cette joie est contagieuse, rayonnante vers tous ceux qui entrent en contact avec lui. La joie ne peut être cachée ou contenue. Elle se révèle de mille et une façons : dans un regard, un mot, une expression. La joie attire les gens à elle, car tout le monde répond aux âmes joyeuses, heureuses et aime être en leur compagnie.
La joie attire les âmes à elle comme l'aimant attire l'acier, tandis que la tristesse et la négativité les repoussent.
Lorsque tu sais que tu fais la chose juste et que tu es à la place juste, tu rayonnes de joie et de liberté. Tout coule harmonieusement pour toi et tombe à la place où il faut. Tu attires le meilleur à toi ; tu ne peux pas t'empêcher de le faire, car qui se ressemble s'assemble. (« La petite voix »)

Retour menu


Carpe diem

Vis un jour à la fois. N'essaie pas de te précipiter en avant, plein de projets pour demain, car demain ne viendra peut-être jamais. Jouis pleinement d'aujourd'hui ; apprécie-le comme si c'était ton dernier jour. Fais toutes les choses merveilleuses auxquelles tu as aspiré, non pas négligemment ni distraitement, mais avec une joie réelle. Sois comme un petit enfant qui n'a pas une pensée pour demain et a oublié ce qui est arrivé hier, mais vis simplement comme si le seul moment qui importait était maintenant. Maintenant est le moment le plus passionnant que tu aies jamais connu, alors n'en manque pas une seconde. Vis en étant vigilant : tout peut arriver à tout moment. Si tu vis de cette manière, tu es prêt et ouvert à tout ce qui peut se passer. Les changements viendront et ils viendront très rapidement. Elève ton cœur en une profonde gratitude alors qu'ils arrivent, un par un. Vois toujours le meilleur dans chaque changement qui se fait. (« La petite voix »)

Retour menu


Aimer les autres

Beaucoup d'âmes trouvent très difficile d'accepter leur relation d'amour avec tous les êtres humains. Cette séparation est la cause de tous les malheurs du monde, la cause de tous les conflits et de toutes les guerres. L'endroit où commencer à remettre les choses en ordre est en toi-même et dans tes relations personnelles avec toutes les âmes avec lesquelles tu entres en contact.
Cesse de montrer du doigt et de critiquer les âmes avec lesquelles tu ne peux pas t'entendre dans le monde. Mets ta propre maison en ordre ! Tu as plus qu'assez à faire avec toi-même, sans mettre tes semblables en pièces et faire ressortir toutes leurs fautes, leurs manquements et leurs torts. Quand tu voudras bien te regarder en face et rectifier les choses en toi, tu pourras aider tes compagnons humains, simplement par ton exemple, non par la critique, l'intolérance et les mots de reproche. Aime les hommes, aide-les, encourage-les et vois le meilleur en eux.
(« La petite voix »)

Retour menu


Cancer

Témoignage d'une dame atteinte d'un cancer généralisé, qui est en fin de vie.
Oriente ton attention vers ton identité, pour la retrouver ; c'est elle qu'il faut faire refleurir en soi dès que l'on sait ou que l'on pense qu'il nous faut tourner la page de cette vie.

Voilà pourquoi, il faut vraiment que tu saches qui tu es…. Pour ne pas perdre le fil, pour rassembler dans un grand sac tout ce qu'il y a de meilleur en toi et apaiser le reste, désamorcer toutes les "bombes à retardement" que tu as posées ta vie durant c'est à dire, toutes tes rancœurs et tes tensions. La masse de tes égoïsmes et de tes jalousies, de tes volontés de limiter et de dominer.
C'est tout cela, qui a posé ton corps, sur son lit de mort aujourd'hui.
C'est leur conjugaison répétée, peut-être depuis bien longtemps, qui t'a meurtrie de la sorte. Tout l'apprentissage de la vie consiste à désamorcer les explosions et les implosions face auxquelles, notre propre chemin nous mène : c'est la culture de la sagesse qui est affaire de simplicité.

"Cela faisait des années que je ne pouvais plus supporter mon corps sans le reconnaître".
Alors je l'ai laissé se détruire parce que quelque chose en moi s'imaginait que cela arrangerait tout. Je n'étais pas contente de ma vie… alors je l'ai bloquée dans ma tête et dans mon cœur.
Aujourd'hui, je commence seulement à comprendre que l'on se fabrique une maladie aussi sûrement que l'on peut s'ingénier à faire tomber en panne un moteur…en mettant n'importe quelle substance dans son carburateur par exemple. Cette substance, c'est le manque d'estime que j'avais de moi-même et toute l'agressivité que cela générait".

Retour menu


Un acte est toujours ce qu'il est et nul ne peut se permettre de le juger.

L'équilibre que nous cherchons, ne s'obtiendra jamais à coup d'arguments, quelle que soit la nature de ce qui nous tenaille. Et la paix que nous recherchons ne sera jamais le fruit d'une opposition. Les obstacles que nous rencontrons n'ont pas d'autre raison d'être que de nous pousser à prendre de l'altitude.

Ce ne sont pas eux, qui modèlent et conditionnent notre vie, mais les attitudes que nous tenons face à eux. Les êtres et les circonstances par lesquels une souffrance prend naissance, sont rarement les créateurs directs du poison intérieur qui nous ronge et nous tue.
Ils n'en sont bien souvent que les révélateurs. Les forces dans lesquelles nous voyons des ennemis sont en fait les simples agents que la Vie nous envoie pour pétrir un peu plus notre âme et l'aider dans son affinement.
Dans l'absolu de l'univers, la souffrance n'est absolument pas le fertilisant indispensable à l'âme. La souffrance s'est installée dans notre monde lorsque celui-ci s'est délibérément coupé du chemin d'accès direct à la Source Divine. Cela ne signifie pourtant nullement qu'elle est le moyen privilégié pour parvenir à l'épanouissement de la conscience.
Lorsque la souffrance apparaît dans le physique, c'est qu'elle a été semée au préalable dans les mondes subtils. Elle est l'ultime maillon d'une erreur, d'une méconnaissance que nous transportons avec nous de vie en vie et qu'il faut apprendre à identifier. Elle est enfin le signal d'alarme que déclenche notre corps lorsque celui-ci se trouve par trop coupé de son essence.

D'âge en âge, nous nous sommes endurcis derrière une telle couche de carapaces que la Vie n'a plus trouvé d'autres moyens que la souffrance pour nous convaincre de nous dépouiller de ce qui n'est pas nous.

Retour menu


Désirer

Lorsque nous aurons certaines difficultés à nous voir dans notre beauté éminente à désirer, nous ne pourrons qu'expérimenter une sorte de rébellion.
Nous avons alors à lutter contre une force plus puissante que nous. Contenue ou retenue, cette énergie conduit à des désastres qui se manifesteront sous forme de blocages d'énergie appelés "souffrances" dans le corps. Pour pallier les désagréments, nous serons amenés à réaliser combien de résistances nous empêchent d'aller vers ce à quoi nous aspirons. La non-acceptation de nous offrir de la joie de vivre, conduit à l'acceptation de nous donner "de la mort". Tout désir accordé est la réponse faite à un vœu antérieur.


Tout désir jugé inaccessible, crée un fantasme. Prendre du recul pour regarder la façon dont sont construits nos désirs est un défi permanent d'accéder à nos scénarios et au programme sous-jacent mis en place.
Nous réaliserons à quel point le désir à assouvir, filtrait toutes les informations, invitations et rendez-vous de notre vie qui excluaient la possibilité de le vivre.
Le mental est rusé, mais peu intelligent. Sa stratégie est de nous faire croire qu'il sait ce qu'il fait. En réalité, il est le gardien inconditionné de nos fantasmes.

A nous de discerner sur quoi s'appuie ce que nous désirons.

Retour menu



Irrationnel

Le rapport mathématique entre la dimension des ailes et le poids du bourdon nous démontre que voler lui est impossible.
Mais le bourdon l'ignore ; c'est pourquoi il vole! Igor Sikorsky (inventeur del'hélicoptère)

Retour menu


Prière secrète d’un enfant à son père et à sa mère

Maman, Papa, je vous en supplie, ne me laissez pas croire que mes désirs sont tout puissants.
Maman, Papa, je vous en prie, prenez le risque de me frustrer et de me faire de la peine en refusant certaines de mes demandes.
Maman, Papa, c'est important pour moi que vous sachiez me dire non,
que vous ne me laissiez pas croire que vous êtes tout pour moi, que je peux être tout pour vous.
Maman, Papa, surtout, entendez mes désirs mais n'y répondez pas tout de suite.
En les satisfaisant trop vite, vous risquez de les assassiner.
Confirmez-moi que j'en ai, qu'ils sont recevables ou irrecevables mais ne les prenez pas en charge à ma place.
Maman, Papa, s'il vous plaît, ne revenez pas trop souvent sur un refus,
ne vous déjugez pas pour que je puisse aussi découvrir mes limites et avoir des repères clairs.
Maman, Papa, même si je réagis, si je pleure, si je te dis à toi, Maman "méchante et sans cœur…", reste ferme et stable, cela me rassure et me construit. Si je t'accuse toi, Papa, "de ne rien comprendre", ne m'enferme pas dans mes réactions.
Maman, Papa, par pitié, même si je tente de vous séduire, résistez même si je vous inquiète, ne vous soumettez pas même si je vous agresse parfois, ne me rejetez pas.
C'est comme cela que je pourrais grandir.
Jacques Salomé.

Retour menu



Rythme

Ralentis ton rythme !
As-tu déjà observé les enfants jouer sur un carrousel ou écouter la pluie tomber sur le toit ?
As-tu déjà suivi un papillon volant gaiement ou bien admirer un coucher de soleil ? Tu devrais t'y arrêter.
Ne danse pas trop vite car la vie est courte. La musique ne dure pas éternellement.
Est-ce que tu cours toute la journée, toujours pressé(e) ? Lorsque tu demandes à quelqu'un : "Comment ça va?", est-ce que tu prends le temps d'écouter la réponse? Lorsque la journée est terminée, est-ce que tu t'étends sur ton lit avec 100000 choses à faire qui courent dans ta tête? Tu devrais ralentir.
As-tu déjà dit à ton enfant "nous le ferons demain", et de le remettre au surlendemain ?
As-tu déjà perdu contact avec un ami, laissé une amitié mourir parce que tu n'avais jamais le temps d'appeler pour dire bonjour ? Tu ferais mieux de ralentir, ne danse pas trop vite car la musique cessera un jour. La vie est si courte.
Lorsque tu cours si vite pour te rendre quelque part, tu manques la moitié du plaisir d'y être.
Lorsque tu t'inquiètes et te fais du souci toute la journée, c'est comme un cadeau non ouvert que tu jetterais .. La vie n'est pas une course, tu dois ralentir ton rythme, prendre le temps d'écouter la musique avant que la chanson ne soit terminée.

Retour menu


Amour homme femme

L'amour de l'homme et de la femme
T'aimer sans te soumettre ; t'apprivoiser sans t'enfermer ; te connaître sans te figer ; te trouver sans me cacher ; te rejoindre sans te menacer ; t'accueillir sans te retenir ; te demander sans t'obliger ; te donner sans me vider ; te refuser sans te blesser ; te quitter sans t'oublier ; te remplir sans te combler ; t'être fidèle sans me tromper ; te sourire et m'attendrir ; te découvrir et m'étonner ; m'émerveiller et m'abandonner, à la fluidité de l'élan, à l'unisson du partage, au bonheur de rêver l'avenir. Et rester ainsi vivant et libre, ouvert et agrandi aux possibles de nos rencontres, être ainsi réconcilié, unifié, prolongé, aux enthousiasmes de notre vie commune. J. Salomé ( tiré du livre : "Jamais seuls ensemble")

Retour menu


Solitude

Sudheer ROCHE
Le mendiant cache un Empereur
Le mot solitude désigne deux états de conscience opposés.
Il y a la solitude du mendiant et celle de l'Empereur.
La première est un état de manque : Je me sens isolé, seul, je suis triste, je me sens vide sans l'autre. Je suis dépendant de tout ce qui peut combler ce douloureux sentiment de manque.
La seconde est un état de plénitude : Seul, je suis heureux et satisfait d'être ce que je suis, sans besoin d'autre chose la vie me comble et cette joie irradie tout autour.
Ces deux états ne sont pas sur le même plan : le premier est un sentiment d'ordre psychologique ; le second est existentiel, il appartient au plan de l'être.
Le premier est à la périphérie de nous mêmes ; le second est notre centre.
Nous pouvons traverser le premier pour entrer dans le second.
Nous naissons seuls et nous mourrons seuls ; entre temps nous cherchons à oublier une solitude qui nous fait peur.
Pour ne pas la sentir au fond de nous, nous restons occupés à l'extérieur. La télévision, le travail, les passe-temps de toutes sortes viennent nous distraire et nous divertir ; ils nous détournent de ce qui, au cœur de notre être, nous fait pressentir la mort. Toute rencontre profonde avec soi même est ainsi évitée. Nous restons dans la dépendance. Nous sommes continuellement et confusément en attente de recevoir. Une attente souvent inconsciente, à l'origine de nos déceptions. La pression intérieure est parfois très forte ; il faut faire quelque chose pour ne plus sentir le manque : ouvrir le frigo, manger n'importe quoi, boire une bière, fumer une cigarette, prendre une drogue, avoir du plaisir sexuel, etc.

Toutes les dépendances ont la même source : le sentiment de solitude évité.
D'où le rêve romantique : quelqu'un qui, par magie comble le manque une fois pour toutes ; un autre, un père, un dieu, un amant qui soit la source de notre bonheur. Dans la relation, la peur de la solitude crée l'attachement, la possessivité, le besoin de manipuler l'autre et de le contrôler.

Rencontrer la solitude
Cesser de fuir, s'arrêter, se poser, avoir le courage de faire face au manque, au lieu de chercher à le combler. Se donner le temps de connaître cette douleur d'être seul ; dans le désir de la rencontrer, pas de la changer.
La ressentir, sans chercher à comprendre et rester dans le ressenti, sans rien faire.
Je suis simplement le témoin du sentiment de solitude. Peu à peu, il s'évanouit ; il s'efface et disparaît dans le miroir de la conscience. Je suis surpris de ne plus me sentir isolé ; une sensation nouvelle est apparue, celle d'être mystérieusement relié ; le sentiment de faire partie d'un espace plus vaste, un espace en expansion.
Un état de plénitude s'installe. Un état qui ne dépend plus de l'extérieur. Une solitude qui me comble. Le mendiant s'est transformé en Empereur.
La relation à l'autre change : elle n'est plus fondée sur le besoin de recevoir de l'attention ou de l'amour, ni sur la peur de perdre l'autre. Il n'y a plus de désir de posséder, je me sens appartenir à quelque chose qui me dépasse.
Avec patience, je transforme une à une toutes les sensations de manque en solitude assumée. Je sais retrouver l'Empereur sous le déguisement du mendiant.

Seul dans la relation
Ce travail de transformation, doit aussi s'accomplir dans la relation à l'autre.
La douleur d'être séparé, est particulièrement sensible lorsqu'elle vient interrompre un moment de profonde intimité.
Par exemple, nous faisons l'amour ; j'éprouve du plaisir ; la sensation agréable s'amplifie ; et soudain le plaisir se change en tension. Aussitôt le mécanisme du jugement se met en place : je me juge : "je ne suis pas capable, je suis nul" ou je juge mon partenaire : "tu ne fais pas ce qu'il faut, tu ne sais pas faire l'amour…" Je ne vois pas qu'il est effrayé par l'intensité du plaisir.
Un autre exemple : je suis dans mon cœur, je m'abandonne à la joie de me fondre dans l'autre et soudain je me retrouve seul, face à un mur. Je me sens lâché, rejeté, exclu ; je suis aussitôt dans le reproche et l'accusation : "tu ne m'aimes pas…" Je ne comprends pas les raisons de sa fermeture. Les jugements et les reproches de l'un attirent ceux de l'autre ; ils se répondent dans un silence qui finit par peser lourd.
Dans les deux cas, je refuse de me sentir seul ; je projette ma frustration à l'extérieur sans la rencontrer. Je rends l'autre responsable de mon sentiment d'être séparé. Une façon inconsciente, très subtile, de refuser la solitude.

Conscience et ego
Voyons de plus près ce qui se passe au niveau de la conscience à l'instant où la tension remplace le plaisir.
Au début, la conscience est dans le plaisir, elle s'infiltre en lui, elle l'habite, elle est une avec lui.
Dans le lâcher prise, dans la détente, dans la relaxation, la conscience est en expansion ; elle s'étend au delà du moi. L'égo (la conscience limitée au moi-je) disparaît dans la joie de sentir. Au moment où le plaisir se change en tension, je résiste, je dis non ; je ne veux pas souffrir. La conscience est alors divisée : d'un coté la tension fait mal, de l'autre la volonté lutte contre elle. La sensation présente est refusée, et je reste attaché au souvenir du plaisir perdu. L'énergie n'est plus dans le sentir elle vient alimenter les pensées.
En portant un jugement, (sur la tension, sur moi même, sur l'autre), je me fixe sur une image négative qui m'enferme à mon tour. L'espace s'est refermé. Je lutte, je suis à contre courant. Je veux aller là où je décide d'aller et non là où la vie m'emmène (elle s'exprime ici à travers la peur ou la résistance de mon partenaire).
Au delà de la tension douloureuse, au delà du sentiment de séparation, il y a une souffrance bien plus profonde ; celle d'avoir perdu le paradis, l'espace de liberté de la conscience.

C'est véritablement une chute.
L'horizon intérieur s'est rétréci aux dimensions de l'ego. L'oiseau, qui volait dans un ciel sans limites se retrouve enfermé dans une cage… qu'il a lui même choisie ! Voici la racine de nos sentiments d'isolement. Lâcher le jugement, revenir au ressenti Regarder le jugement.
Cesser d'identifier l'autre à l'image négative, (ou même positive), que je me fais de lui. Cette image de l'autre, je l'ai créée moi même, je lui ai donné forme et substance. Elle est un miroir de mes points aveugles ; elle tire sa substance de tous les sentiments dont je me suis coupé ; elle porte la marque de mes dénis et de mes refus. Elle reflète mon manque de présence à moi même.

Revenir au ressenti.
Je choisis de dire oui à ma tension et à mon sentiment d'exclusion. Je ressens la frustration, la tristesse de me retrouver seul. Les sensations négatives se dissolvent peu à peu dans l'espace du témoin. Je suis seul et entier.
Je peux alors, sans effort, voir et accueillir l'autre tel qu'il est ; l'absence de jugement de ma part, l'acceptation tranquille de sa résistance lui donnent l'espace de reconnaître et d'apprivoiser sa peur. Le moment où je ne peux pas rejoindre l'autre est une porte ; le passage est étroit : il consiste à rester dans la conscience de la séparation ; sans chercher à créer ou rétablir un contact perdu. L'impossibilité douloureuse de me fondre totalement dans l'autre m'invite à rechercher cette fusion en moi même. Dans cette fusion, le moi séparé disparaît et la conscience s'élargit… à l'infini.
Voila la vraie dimension de notre solitude ; celle de l'Empereur. Elle peut s'accomplir au sein même de la relation et dans la joie. L'une des 112 techniques du Tantra dit ceci : "Lorsque vous retrouvez, avec joie, un ami que vous n'avez pas vu depuis longtemps, fondez vous dans votre joie".

Retour menu


Enfant

Les enfants vivent
Si un enfant vit dans la critique, il apprend à condamner.
Si un enfant vit dans l'hostilité, il apprend à se battre.
Si un enfant vit dans le ridicule, il apprend à être gêné.
Si un enfant vit dans la honte, il apprend à se sentir coupable.
Si un enfant vit dans la tolérance, il apprend à être patient. Si un enfant vit dans l'encouragement, il apprend à être confiant.
Si un enfant vit dans la motivation, il apprend à se faire valoir.
Si un enfant vit dans la loyauté, il apprend la justice.
Si un enfant vit dans la sécurité, il apprend la foi.
Si un enfant vit dans l'approbation, il apprend à s'aimer. Si un enfant vit dans l'acceptation et l'amitié, il apprend à trouver l'amour dans le monde.

Retour menu


Jeunesse

Etre jeune : la jeunesse n'est pas une période de la vie, elle est un état d'esprit, un effet de la volonté, une qualité de l'imagination, une intensité émotive, une victoire du courage sur la timidité, du goût de l'aventure sur le confort.
On devient vieux parce qu'on a déserté son idéal.
Général Mac Arthur 1945

Retour menu


Recette pour faire un monde nouveau

Laissez exploser votre joie et recueillez les débris dans un grand saladier.
Triez ensuite vos ingrédients en ne mélangeant pas pauvres en argent et pauvres en cœur.
Ne jetez pas les riches, mais comme ils sont plus secs, faites les mariner quelques jours dans un bain de gentillesse. Etalez-leur coquille d'égoïsme et épluchez-leur sagement le cœur avec un couteau de douceur.
Laissez s'égoutter la méchanceté, que vous jetez et versez le reste dans un grand bol de Terre.
Ne séparez pas les Blancs des Jaunes, ni les Blancs des Noirs. Pétrissez le tout avec des doigts légers pour que la pâte soit bien lisse et qu'il n'y ait pas de grumeaux d'incompréhension. Ajoutez deux cuillères à soupe d'attention envers les autres, 30 grs de don de soi, un brin de bonne volonté et quelques grains de générosité.
Séparez ensuite le Bien du Mal : montez le Bien en neige et incorporez-le délicatement à la préparation.
Ajoutez une pincée de levure de tendresse et, pour que le bonheur soit plus fort, laissez lever sous le sourire du temps. Façonnez alors une boule bien ronde, sans angles pour ne pas blesser, et enfarinez-la de Joie. Faites cuire à jamais au soleil de l'Amour et ne laissez pas brûler par votre manque d'enthousiasme.

Retour menu



Sourire

De tous les êtres vivants l'homme seul peut sourire …
Un sourire ne coûte rien mais produit beaucoup. Il enrichit ceux qui le reçoivent sans appauvrir ceux qui le donnent.
Il ne dure qu'un instant mais son souvenir est parfois éternel.

Personne n'est assez riche ou puissant pour pouvoir s'en passer et personne n'est trop pauvre pour ne pas le donner. Il crée le bonheur au foyer et est le signe sensible de l'amitié. Il suscite la bienveillance en affaires.
Il rend la paix à l'âme inquiète, du repos à l'être fatigué et du courage au plus découragé ; il est le rayon de soleil du cœur mélancolique et le meilleure antidote naturel contre la tristesse.
De plus, il ne peut être acheté, mendié, emprunté ou volé parce qu'il n'a de valeur pour personne tant qu'il n'a pas été offert.

Certaines gens sont trop lasses pour vous faire don d'un sourire. Donnez-leur l'un des vôtres, parce que personne n'a autant besoin d'un sourire que celui qui n'en a plus à donner.

Retour menu



Guide de la bonne épouse

Ceci est la fidèle traduction d'un AUTHENTIQUE extrait d'un manuel
scolaire d'Economie Domestique anglo-saxon, publié en 1960).
FAITES EN SORTE QUE LE DINER SOIT PRET.
Préparez les choses à l'avance, le soir précédent s'il le faut, afin qu'un délicieux repas l'attende à son retour du travail. C'est une façon de lui faire savoir que vous avez pensé à lui et vous souciez de ses besoins. La plupart des hommes ont faim lorsqu'ils rentrent à la maison et la perspective d'un bon repas (particulièrement leur plat favori) fait partie de la nécessaire chaleur d'un accueil.
SOYEZ PRETE. Prenez quinze minutes pour vous reposer afin d'être détendue lorsqu'il rentre. Retouchez votre maquillage, mettez un ruban dans vos cheveux et soyez fraîche et avenante. Il a passé la journée en compagnie de gens surchargés de soucis et de travail. Soyez enjouée et un peu plus intéressante que ces derniers. Sa dure journée a besoin d'être égayée et c'est un de vos devoirs de faire en sorte qu'elle le soit.
RANGEZ LE DESORDRE. Faîtes un dernier tour des principales pièces de la maison juste avant que votre mari ne rentre. Rassemblez les livres scolaires, les jouets, les papiers, etc. et passez ensuite un coup de chiffon à poussière sur les tables.
PENDANT LES MOIS LES PLUS FROIDS DE L'ANNEE, il vous faudra préparer et allumer un feu dans la cheminée, auprès duquel il puisse se détendre. Votre mari aura le sentiment d'avoir atteint un havre de repos et d'ordre et cela vous rendra également heureuse. En définitive, veiller à son confort vous procurera une immense satisfaction personnelle.
REDUISEZ TOUS LES BRUITS AU MINIMUM. Au moment de son arrivée, éliminez tout bruit de machine à laver, séchoir à linge ou aspirateur. Essayez d'encourager les enfants à être calmes. Soyez heureuse de le voir. Accueillez-le avec un chaleureux sourire et montrez de la sincérité dans votre désir de lui plaire.
ECOUTEZ-LE. Il se peut que vous ayez une douzaine de choses importantes à lui dire, mais son arrivée à la maison n'est pas le moment opportun.
Laissez le parler d'abord, souvenez-vous que ses sujets de conversation sont plus importants que les vôtres. Faites en sorte que la soirée lui appartienne.
NE VOUS PLAIGNEZ JAMAIS S'IL RENTRE TARD A LA MAISON ou sort pour dîner ou pour aller dans d'autres lieux de divertissement sans vous. Au contraire, essayez de faire en sorte que votre foyer soit un havre de paix, d'ordre et de tranquillité où votre mari puisse détendre son corps et son esprit.
NE L'ACCUEILLEZ PAS AVEC VOS PLAINTES ET VOS PROBLEMES. Ne vous plaignez pas s'il est en retard à la maison pour le dîner ou même s'il reste dehors toute la nuit. Considérez cela comme mineur comparé à ce qu'il a pu endurer pendant la journée. Installez-le confortablement. Proposez-lui de se détendre dans une chaise confortable ou d'aller s'étendre dans la chambre à coucher. Préparez-lui une boisson fraîche ou chaude. Arrangez l'oreiller et proposez-lui d'enlever ses chaussures. Parlez d'une voix douce, apaisante et plaisante. Ne lui posez pas de questions sur ce qu'il a fait et ne remettez jamais en cause son jugement ou son intégrité. Souvenez-vous qu'il est le maître du foyer et qu'en tant que tel, il exercera toujours sa volonté avec justice et honnêteté.
LORSQUE IL A FINI DE DINER, DEBARRASSEZ LA TABLE ET FAITES RAPIDEMENT LA VAISSELLE. Si votre mari se propose de vous aider, déclinez son offre car il risquerait de se sentir obligé de la répéter par la suite et après une longue journée de labeur, il n'a nul besoin de travail supplémentaire.Encouragez votre mari à se livrer à ses passe-temps favoris et à se consacrer à ses centres d'intérêt et montrez-vous intéressée sans toutefois donner l'impression d'empiéter sur son domaine. Si vous avez des petits passe-temps vous-même, faites en sorte de ne pas l'ennuyer en lui parlant, car les centres d'intérêts des femmes sont souvent assez insignifiants comparés à ceux des hommes.
A LA FIN DE LA SOIREE, rangez la maison afin qu'elle soit prête pour le lendemain matin et pensez à préparer son petit déjeuner à l'avance. Le petit déjeuner de votre mari est essentiel s'il doit faire face au monde extérieur de manière positive. Une fois que vous vous êtes tous les deux retirés dans la chambre à coucher, préparez-vous à vous mettre au lit aussi promptement que possible.
BIEN QUE L'HYGIENE FEMININE soit d'une grande importance, votre mari fatigué ne saurait faire la queue devant la salle de bains, comme il aurait à la faire pour prendre son train. Cependant, assurez-vous d'être à votre meilleur avantage en allant vous coucher. Essayez d'avoir une apparence qui soit avenante sans être aguicheuse. Si vous devez vous appliquer de la crème pour le visage ou mettre des bigoudis, attendez son sommeil, car cela pourrait le choquer de s'endormir sur un tel spectacle.
EN CE QUI CONCERNE LES RELATIONS INTIMES AVEC VOTRE MARI, il est important de vous rappeler vos vœux de mariage et en particulier votre obligation de lui obéir. S'il estime qu'il a besoin de dormir immédiatement, qu'il en soit ainsi. En toute chose, soyez guidée par les désirs de votre mari et ne faites en aucune façon pression sur lui pour provoquer ou stimuler une relation intime.
SI VOTRE MARI SUGGERE L'ACCOUPLEMENT, acceptez alors avec humilité tout en gardant à l'esprit que le plaisir d'un homme est plus important que celui d'une femme, lorsqu'il atteint l'orgasme, un petit gémissement de votre part l'encouragera et sera tout à fait suffisant pour indiquer toute forme de plaisir que vous ayez pu avoir.
SI VOTRE MARI SUGGERE UNE QUELCONQUE DES PRATIQUES MOINS COURANTES, montrez-vous obéissante et résignée, mais indiquez votre éventuel manque d'enthousiasme en gardant le silence. Il est probable que votre mari s'endormira alors rapidement ; ajustez vos vêtements, rafraîchissez-vous et appliquez votre crème de nuit et vos produits de soin pour les cheveux.
VOUS POUVEZ ALORS REMONTER LE REVEIL afin d'être debout peu de temps avant lui le matin; Cela vous permettra de tenir sa tasse de thé du matin à sa disposition lorsqu'il se réveillera.

Retour menu


Vocation

Trouver sa profession dans le monde est bien ; trouver sa vocation est mieux.

Retour menu


Sage

L'homme ordinaire lutte avec l'ego des autres ; le sage lutte contre son propre ego.

Retour menu


Droits de l’enfant Alessandro Jodorowsky

Toi qui sembles tout savoir, dis-moi à quoi puis-je prétendre dans cette vie ?

Avant toute chose, tu devrais avoir le droit d'être engendré par un père et une mère qui s'aiment, au cours d'un acte sexuel couronné par un orgasme mutuel, afin que ton âme et ta chair prennent racine dans le plaisir.
Tu devrais avoir de n'être ni un accident ni une charge, mais un individu attendu et désiré de toute la force de l'amour, comme un fruit qui donne du sens au couple, lequel devient désormais une famille.
Tu devrais avoir le droit de naître avec le sexe que la nature t'a donné. (C'est un abus de dire : "Nous attendions un garçon et tu es une fille", ou vice versa.)
Tu devrais avoir le droit d'être pris en compte dès le premier mois de la gestation. A tout instant la femme enceinte devrait accepter le fait qu'elle est deux organismes en voie de séparation et non un seul qui s'étend.
Personne ne peut t'accuser des accidents pouvant survenir pendant l'accouchement. Ce qui t'arrive dans la matrice n'est jamais ta faute : par ressentiment contre la vie, la mère ne veut
pas accoucher et, à travers son inconscient, t'enroule le cordon ombilical autour du cou et t'expulse, incomplet, avant terme.
Comme on ne veut pas te mettre au monde, parce que tu es déjà un tentacule de pouvoir, on te retient plus de 9 mois, tandis que le liquide amniotique sèche et que ta peau te brûles ; on te fait tourner jusqu'à ce que tes pieds, et non ta tête, entament le glissement vers la vulve, comme les morts vont à la niche, les pieds devant ; on te gave plus qu'il ne faut pour que tu ne puisses pas passer par le vagin, la naissance heureuse étant remplacée par une froide césarienne, qui n'est pas un accouchement mais l'extirpation d'une tumeur.
Refusant d'assumer la création, on ne collabore pas avec tes efforts et sollicite l'aide d'un médecin qui t'opprime le cerveau avec ses forceps ; souffrant d'une névrose de l'échec, on rte fait naître à moitié étouffé, tout bleui, t'obligeant à imiter la mort émotionnelle de ceux qui t'ont engendré…
Tu devrais avoir le droit à un profonde collaboration : l'envie d'enfanter de la mère doit être aussi grande que l'envie de naître du bébé, fille ou garçon. L'effort sera mutuel et bien équilibré.
A partir du moment où cet univers te produit, tu as le droit d'avoir un père protecteur, qui soit présent tout au long de ta croissance. De même qu'on donne de l'eau à un plante assoiffée, tu as le droit, quand tu t'intéresses à une activité, de te voir offrir le plus grand nombre de possibilités afin que tu te développes sur le sentier que tu as choisi. Tu n'es pas venu réaliser le plan personnel d'adultes t'imposant des objectifs qui ne sont pas les tiens, le principal bonheur que t'autorise la vie est de te permettre de t'atteindre toi-même.
Tu devrais avoir le droit de posséder un espace où pouvoir t'isoler pour construire ton monde imaginaire, de voir ce que tu veux sans que ton regard soit limité par des morales caduques, d'entendre ce que tu désires même si ce sont des idées contraires à celles de ta famille.
Tu n'es venu réaliser personne d'autre que toi-même, tu n'es venu occuper la place d'aucun mort, tu mérites d'avoir un nom qui ne soit pas celui d'un parent disparu avant ta naissance : quand tu portes le nom d'un défunt, c'est parce que on t'a injecté un destin qui n'est pas le tien, usurpant ton essence. Tu as parfaitement le droit de ne pas être comparé ; aucun frère, aucune sœur ne vaut plus ou moins que toi, l'amour existe quand on reconnaît l'essentielle différence.
Tu devrais avoir le droit d'être exclus de toute querelle entre tes parents, de ne pas être pris comme témoin dans toutes les discussions, de ne pas être le réceptacle de leurs angoisses économiques, de grandir dans une ambiance de confiance et de sécurité.
Tu devrais avoir le droit d'être éduqué par un père et une mère guidés par des idées communes, ayant aplani entre eux, dans l'intimité, leurs contradictions. S'ils divorcent, tu devrais avoir le droit de ne pas être obligé de voir les hommes avec les yeux pleins de ressentiment d'une mère, ni les femmes avec les yeux pleins de ressentiment d'un père.
Tu devrais avoir le droit qu'on ne t'arrache pas du lieu où tu as tes amis, ton école, tes professeurs préférés. Tu devrait avoir le droit de ne pas être critiqué si tu choisis un chemin qui n'était pas dans le plan de tes parents ; d'aimer qui tu veux sans avoir besoin d'approbation, et, quand tu t'en sens capable, d'abandonner le foyer et de partir vivre ta vie ; de dépasser tes parents, d'aller plus loin qu'eux, de réaliser ce qu'ils n'ont pu réaliser, de vivre plus longtemps qu'eux. Enfin, tu devrais avoir le droit de choisir le moment de ta mort sans que personne, contre ta volonté, te maintienne en vie.

Extrait de : "La danse de la réalité"

Retour menu


Héritage

S'approprier notre héritage
Nous sommes les filles de la générosité de la vie . Nous bénéficions constamment de l'altruisme de Mère Nature et de multiples bénédictions dans notre travail ainsi que dans nos relations. Nous avons, de naissance, le droit de réclamer cet héritage fécond. Un auteur a déjà magnifiquement résumé cette attitude de reconnaissant en écrivant : "La vie pour moi n'est jamais une routine. Je m'émerveille constamment".
La principale clé d'accès à notre héritage de bonté réside dans la reconnaissance de tout ce que nous avons et sommes privilégiée d'avoir. La nature féminine excelle dans la reconnaissance, alors il suffit que nous orientions notre attention dans cette direction, pour que cela nous vienne tout naturellement.
Bien sûr, il y a toujours des choses difficiles et pénibles que nous n'aimons pas, mais si nous laissons ces choses nous absorber, au point de nous faire perdre de vue les beautés de la vie, notre héritage demeure non réclamé et nos vies semblent grises et dépourvues. Contrairement aux éponges, nous sommes responsables de ce que nous absorbons. Nous pouvons choisir de nous saturer de malheur ou alors déborder de gratitude et d'amour. En nous concentrant sur les pépites d'or, plutôt que les morceaux de charbon, que la vie peut nous offrir, nous pouvons avoir la sensation d'être des enfants chéris plutôt que des orphelins abandonnés.
Examinez objectivement votre perspective. Evaluez honnêtement votre attitude. La vie est-elle une merveille ou une corvée ? Voyez-vous la poussière dans le rayon de soleil ou sentez-vous sa chaleur ? Les gens vous paraissent-ils amicaux et tolérants ou représentent-ils une menace ? Reconnaissez-vous votre héritage (vos dons physiques, émotifs, mentaux, spirituels) en vous estimant heureuse ou le rejetez-vous en vous concentrant sur vos infortunes ?
Prenez un moment pour vous imaginer dans une merveilleuse galerie et commencez à la remplir de vos bonheurs personnels. Votre étalage pourrait comprendre des relations stimulantes, une bonne santé, des convictions spirituelles, un travail satisfaisant, des fleurs éclatantes, vos livres préférés, des idées motivantes, votre tranquillité d'esprit et votre confiance en vous-même. Disposez soigneusement votre trésor en éprouvant de la gratitude pour votre vaste héritage.
La vie est une source constante d'émerveillement pour moi. Je suis reconnaissante pour les cadeaux que m'offre la vie.

Retour menu


Fécondité intérieure

La fécondité intérieure. Qui mieux que l'auteur du Symbolisme du corps humain
pouvait nous faire partager l'appel de la gestation intime ?
Est mâle ou femelle celui qui se souvient de l'autre côté de lui-même.

Annick de Souzenelle : Nous avons tous à "Devenir"...
L'Homme d'aujourd'hui n'est pas l'Homme définitif. Pour l'instant l'Homme est très identifié à son inconscient... Mais une lente montée de conscience se fait depuis le début des temps et se fera jusqu'à la fin des temps.

L'Homme est comparable à un arbre qui grandit et dont la sève monte. Le thème de la fécondité est donc essentiel. Mais on a trop longtemps confondu le fruit de cet arbre, et donc l'objet même de la fécondité, avec l'enfant qu'un couple met au monde.
L'enfant est béni, mais il n'est pas le but, il n'est pas le fruit.

Dans mes ouvrages, j'ai souvent mis l'accent sur ce qui est dit de la création de l'Homme - de l'Adam - dans la Genèse:
"A l'image de Dieu" et" mâle et femelle il est créé". Il est bien entendu qu'à un tout premier niveau, celui du sixième jour qui voit aussi l'apparition des animaux de Terre, Adam est comme ces derniers, "mâle et femelle", dans les catégories biologiques, et voué à la procréation.

Mais à un autre niveau qui fera l'objet du septième jour, l'Homme en tant qu'image de Dieu est appelé à faire un passage essentiel dans la réalisation de cette image, et le vocable "mâle et femelle" prend alors une tout autre signification: est "mâle" celui (ou celle) qui "se souvient" de cet autre "côté" de lui-même (et non d'une "côte" !) lourd de l'image divine;
il s'agit dans ce pôle "femelle", d'un féminin intérieur à tout être humain, côté voilé de lui parce qu'encore inconscient mais riche d'un potentiel inouï.

Epouser ce féminin-là pour faire grandir "l'image" - comme grandit en effet un enfant dans un ventre maternel - pour atteindre à la "Ressemblance à Dieu", est alors la vocation réelle de l'Homme (hommes et femmes).
Nous pouvons prolonger l'analogie et dire que l'état de "Ressemblance" est celui d'un enfant intérieur prêt à naître au neuvième mois d'une gestation essentielle. A ce terme, ce qui n'était que potentiel est réalisé, l'inconscient est transmuté en conscience. L'arbre a donné son fruit : l'Homme déifié.
Là est la vraie fécondité.

Malheureusement, je lis encore aujourd'hui de nombreux ouvrages de théologiens qui continuent de confondre ce féminin des profondeurs en chacun, avec la femme extérieure qu'alors on voile d'une façon ou d'une autre...
Nouvelles Clés : L'humanité s'est donc arrêtée là, et les églises participent à ce réductionnisme !

A.D.S : Oui, les instances religieuses se sont dramatiquement arrêtées là ! En Occident, jusqu'au concile Vatican II, le mariage n'a eu pour finalité que la procréation. Un couple sans enfant était terriblement culpabilisé. Non moins culpabilisante était l'union accomplie hors de ce propos. Navrant !

N .C : Vous venez de dire que l'homme est à devenir... à devenir Homme vraiment... A travers la rencontre amoureuse, sorte d'état d'illumination, n'a-t-on-pas, insconciemment, l'impression qu'enfin l'être aimé va nous aider à faire fleurir en nous ce germe d'humanité que nous n'arrivons pas à faire émerger seul ? La relation de couple peut-elle être une voie d'évolution vers ce Devenir dont vous parlez ?

A.D.S : Être amoureux tient d'une magie dont la folie, en l'homme ou en la femme, résulte de cette même "montée de sève" que j'évoquais tout à l'heure. Mais, en l'occurrence, cette montée de sève est totalement investie "à l'horizontal", récupérée dans les relations humaines ; elle ne fait plus l'objet du mariage intérieur qui, lui, assure la verticalisation de l'être et le conduit jusqu'à l'expérience de la "folie en Dieu".
En l'Homme, cette sève est la puissance de l'Eros, de source et de finalité divine, mais dont une partie dessert, si j'ose dire, les étages intermédiaires : la vie génitale et l'ordre affectif s'en nourrissent, mais se voient transformés par un appel plus puissant encore, celui des épousailles divines.
En profondeur, la vie de l'Homme n'est que nous ! Mais lorsque les ordres intermédiaires captent toute la sève et qu'ils s'octroient la dimension d'Absolu, qui n'est qu'en Dieu, les lendemains sont désenchanteurs, pour ne pas dire parfois très douloureux ; chacun des deux partenaires, coupé de lui-même - étranger à cet autre "côté" de lui-même - exige de l'autre un absolu et s'irrite de ce qu'il ne le lui apporte pas. Il s'agit là d'un jeu hélas inconscient !

Mais lorsque l'Homme devient conscient, cette magie de l'amour de deux êtres peut admirablement contribuer à la transformation intérieure de chacun. Lorsqu'ils replacent cette poussée de sève dans le souffle de l'appel divin, ils ne vivent pas là des forces contraires, mais des étapes différentes d'une même force, dont l'une illumine l'autre.

Une transcendance nous habite, qui transforme tout ; je dirais que nous devons nous laisser envahir par elle. En ce sens, le mariage n'est pas une moins grande ascèse que les autres formes de vie, celle du moine ou du célibataire; toutes ont le même but. Mais le mariage en est une icône directe.
Aujourd'hui plus que jamais, nous avons besoin de replacer toutes ces valeurs dans leur vraie lumière. Il nous faut une exigence autre...

N.C : Peut-on voir à travers le symptôme du divorce, qui se développe de plus en plus, le symbole précisément de cette autre exigence ? Par exemple, un début de prise de conscience que l'autre ne peut pas faire le travail intérieur à notre place, et que la recherche du bonheur à l'extérieur de soi n'est qu'illusion ?

A.D.S : Je ne sais si nous pouvons poser le problème de cette façon. Je crois que la multiplication des divorces est encore une réaction aux interdits d'autrefois. Nous arrivons à la fin d'un monde qui était basé sur une éthique morale. On ne divorçait pas, c'était interdit par l'Église d'Occident. Cette Loi faisait partie intégrante de l'éthique, mais celle-ci est en train de s'effondrer.
On n'a pas encore reconstruit pour autant un autre paradigme. Aujourd'hui on ne veut plus obéir à une loi, mais comprendre le sens. Je crois que les divorces font partie de ces conflits auxquels on croit pouvoir donner une solution en les contournant.

N.C : Je suis peut-être trop optimiste en disant cela...

A.D.S : Oui, peut-être. Si deux êtres qui se séparent ne se remettent pas totalement en question, ils risquent de reproduire la même situation par la suite. S'ils se remettent en question, ils peuvent parfois reconstruire une relation à un autre niveau de l'amour. Ce n'est plus la folle magie du premier jour, mais c'est beaucoup plus profond.

N.C : Vu ainsi, le divorce est la preuve de notre grande irresponsabilité face à nous-mêmes... La seule aide véritable doit venir de nous...

A.D.S : Vous avez raison. Mais Je vous arrête sur le mot "aide" qui, justement, apparaît dans la Bible au 2ème chapitre de la Genèse. "Dieu dit: il n'est pas bon qu'Adafi soit seul, faisons une aide semblable à lui".
Cette traduction est mauvaise sous bien des aspects, mais surtout en ce qu'elle qualifie l'aide ; il n'est pas possible de traduire par "semblable à", il serait plus juste de parler d'une "aide capable de communiquer avec lui", ou encore "d'être son face à face". C'est alors que Dieu fait découvrir à Adam cet autre "coté" de lui-même - et non sa "côte" comme je l'ai dit tout à l'heure - cette part de lui qu'il devra épouser, son féminin intérieur.
Adam - chacun de nous - ne peut que trouver aide en lui-même, en entrant en communication avec lui-même, avec cette part sacrée de ses profondeurs.

N.C : En partant de ce constat, comment l'homme et la femme, dans la vie de couple, peuvent-ils cheminer ensemble et s'aider à réaliser ces épousailles intérieures ?

A.D.S : Ce n'est que dans la mesure où l'on communique avec soi-même que l'on peut communiquer avec l'autre à l'extérieur. Cet "autre extérieur" est toujours représentatif de "l'autre intérieur" à soi. L'accepter dans sa totale différence, c'est s'accepter soi-même. Seule cette vraie communication nourrit l'amour. Lorsqu'elle n'existe plus, l'amour meurt.
C'est ce que signifie le "ils n'ont plus de vin" - plus de réjouissances - que Marie fait discrètement remarquer à Jésus dans l'épisode des "Noces de Qanah" que rapporte l'évangéliste Jean. L'eau que Jésus transforme alors en vin pour continuer la fête, un vin d'un nectar incomparable, est symboliquement de l'inconscient transformé en conscient, un amour humain encore assez animal qui prend dimension divine.
Jésus vient alors renvoyer le Satan. Nous, de même, devons renvoyer tous nos démons, et tout d'abord accepter de les voir, de les nommer et de travailler à leur retournement.
C'est cela, la communication avec soi-même, et le commencement d'un travail intérieur. Adam, laboureur de la Terre, doit travailler avec toute sa terre intérieure. Alors vient la fécondité !

N.C : Nous vivons dans un siècle où, depuis la libération sexuelle, le corps est montré partout. Le corps est exposé, vendu, commercialisé... Par les films pornographiques, de plus en plus répandus, on peut "voir " l'amour, "apprendre " l'amour ; l'acte d'amour est devenu une "chose " sans intimité, une image, un objet de consommation ... Ne sommes-nous pas allés trop loin ? Cet étalage du "corps-chose " n 'est-il pas dangereux au point de nous faire totalement oublier l'Esprit qui vit à l'intérieur ?

A.D.S : Actuellement, nous vivons du réactionnel par rapport aux interdits d'avant, mais nous sommes aussi tombés dans une autre aliénation! Et vous avez raison, l'amour n'importe comment, avec n'importe qui, est aussi faux et aussi aliénant, si ce n'est plus, que les refoulements que dénonçait Freud. Je crois qu'il faut rendre au corps sa beauté, sa grandeur...

N.C : Le poète Novalis, amoureux de l'amour, dit : "Il n 'y a qu'un temple au monde et c'est le corps humain.."

A.D.S : Je ne serais pas aussi absolue! Le cosmos aussi est un temple - la Maison que j'habite... Tout peut être temple si j'y contemple la présence divine.
Le corps ne doit pas être idolâtré; il sera transformé en corps spirituel avec la déification de l'Homme intérieur; il inscrit dans la moindre de ses cellules toute transformation de l'être ; il est un témoin.

N.C : Alors, quelle est ta voie du milieu, celle qui chemine entre les interdits et la déification ?

A.D.S : C'est le "chemin qui a un coeur" dont parle l'autre poète, Daniel Pons : "Le chemin des profondeurs où chaque chose est reliée au Verbe divin qui la fonde." Si nous ne voyons pas derrière le moindre brin d'herbe sa relation à l'archétype divin dont il procède, nous sommes dans un non-sens absolu.
Avant tout, il nous faut retrouver la respiration qui unit la terre au ciel et l'Homme à Dieu.
Parce que nous ne sommes plus dans ce souffle, nous sommes dans une effroyable confusion. Coupés du monde divin, nous sommes dans la même situation que celle du déluge.
"Maboul" est le déluge en hébreu. Nous sommes tellement concernés que nous en avons gardé le mot français! Il signifie l'anarchie la plus totale - l'Homes coupé des archétypes. Celui qui rentre dans l'arche, Noé - et nous sommes tous appelés à devenir des Noé, rentre dans le souffle, dans la respiration exaltante de la vie divine, et il s'accomplit.
Dans l'arche (notre arche intérieure), toute chose reprend sa vraie place, y compris le corps de l'Homme.
« Ne te courbe que pour aimer. Si tu meurs tu aimes encore. » Réné Char

N.C : Dans un couple, il arrive que l'homme ou la femme ( c'est le plus souvent la femme), ait un peu plus de conscience de la nécessité de ces noces intérieures... Une personne peut-elle, par contagion, transformer l'autre ?

A.D.S : Là est la grande difficulté ! Je dirais même l'Épreuve!
On peut marquer une distance avec les amis quand on ne parle plus le même langage qu'eux, mais que faire avec le conjoint quand il n 'y a plus cette communication possible parce qu'on ne participe plus du même niveau de conscience ? Un vrai mariage, dans le sens sacramental du terme, devrait résister à pareille épreuve. Il est alors essentiel que l'un des époux ne fasse pas pression réductrice sur l'autre, et que cet autre non seulement n'entre pas dans le piège du mépris, mais que son amour devienne patience, compréhension, acceptation... C'est le but de son travail intérieur que de le conduire vers un degré de conscience plus élevé encore, car tel est le chemin ! Alors, en effet, plus celui-là développera cette qualité, plus le chemin se fera pour l'autre, car une sorte de "transfusion sanguine" unit les deux.

Mais, si l'un des deux n'a pas "décollé" de son labyrinthe d'inconscience et s'il ne supporte pas l'avancée de l'autre, il peut parfois être agressif, culpabilisant, voire destructeur. A ce moment-là une séparation est quelquefois nécessaire. Mais le chemin que poursuit "l'éveillé" peut aussi continuer de jouer un rôle pour la transformation de son conjoint.
Il est difficile de parler de ce sujet en termes de généralité ; seule une écoute intérieure à chacun, dans le secret de sa personne, peut dicter la route à suivre. Nul ne peut juger de la décision de l'autre, dont il est seul à être éclairé et seul responsable.
Mais, quand la décision et l'attitude sont justes, ce que vous appelez "contagion" et que j'appelle véritable "transfusion" d'un sang subtil, œuvre d'une manière admirable.
Dans notre génération actuelle c'est en effet la femme qui, généralement, s'éveille plus que l'homme. Il y a de nombreuses raisons à cela, de l'ordre de la nature ainsi que de la culture - pour reprendre des catégories chères à nos temps modernes ; quelquefois, c'est le cas contraire, mais en général l'homme fuit beaucoup cette exigence intérieure ; il se cache inconsciemment derrière ses fonctions familiales, professionnelles, voire "initiatiques" et sacerdotales... Il fuit aussi la femme qui l'oblige à sortir des schémas rassurants d'autrefois.
Aujourd'hui la femme est très seule. Mais lorsque l'homme entendra enfin le message des profondeurs, l'humanité fera un grand bond.
C'est la femme qui, pour l'instant, est génératrice du nouveau paradigme qu'il faut très vite mettre en place.

N.C : "La femme est l'avenir de l'Homme" écrivait Aragon. . . Est-elle ta jardinière du Devenir ?

A.D.S : J'ai été longtemps thérapeute et je travaillais avec cette phrase qu'on trouve dans les actes des apôtres : "L'un sème, l'autre arrose, Dieu seul fait croître". Et si nous croyons que nous pouvons faire croître quelque chose ou quelqu'un, nous sommes vraiment dans l'illusion.
Donc, continuons de semer et d'arroser, d'abord en nous-même, parcourons nous-mêmes le chemin...

N .C : Parfois ta femme s'exaspère facilement de ce que l'homme ne veut jamais regarder au-dedans de lui- même et fuit sans cesse au-dehors... L'attaquer de front, lui faire remarquer que ce n'est pas la bonne méthode, il fuit plus encore... Quelle attitude faut-il avoir ?

A.D.S : Il est certain qu'on se trompe en l'agressant... C'est par toute notre féminité, notre douceur et beaucoup d'amour que les choses peuvent se faire, mais que c'est difficile! Quand on se trouve devant un homme qui ne comprend rien, il est difficile de ne pas être irritée et de manifester subtilité et douceur...

N.C : Entre ma génération et la vôtre, trente années d'écart. Quels sont les vrais grands changements que vous avez observés dans la vie des femmes... Il y a bien sûr eu le féminisme...

A.D.S : D'après la forme qu'il s'est donné, le féminisme est lui aussi un phénomène réactionnel. Mais, en soi, l'éveil de la femme est dans l'ordre des choses. J'ai dit dans Le symbolisme du corps humain(1) que, d'une part, une synchronicité liait cette émergence du féminin à une prise en compte de l'inconscient redécouvert par Freud - les Pères de l'Église en avaient déjà parlé - et que, d'autre part, l'arrivée de l'Homme sur la lune est un grand tournant de notre histoire.

Pour reprendre une terminologie biblique, je dirais qu' "une vapeur monte de terre", qui va commencer à arroser notre sécheresse d'intellect et de cœur! C'est pourquoi cette forme réactionnelle est en train d'évoluer vers plus de justesse. Les choses se mettent en place du fait même que la femme, par son éveil, trouve plus de justesse intérieure.

Mais elle est aussi lucide et découvre les fuites, les multiples cachettes de ses partenaires; elle est souvent amenée à prendre plus qu'elle ne le voudrait la place de l'homme à cause des insuffisances de ce dernier !
Et puis, les vieux schémas ne sont pas encore évacués. J'animais l'autre jour un stage dont un participant me dit: "Mais moi, je permets à ma femme de faire ce qu'elle veut" !
Sans commentaire, n'est-ce-pas ? Il y a encore beaucoup de chemin à faire... .

N.C : Oui... Aujourd'hui, on rencontre de plus en plus de femmes qui entreprennent un authentique travail intérieur, et, parfois, l'émergence de leur être fondamental demande encore une attention consciente et permanente afin qu'il ne soit plus étouffé sous le poids de la responsabilité que les hommes ont fait porter aux femmes depuis le pêché originel !!!

A.D.S : Nous avons été jusqu'ici tellement identifiés à notre inconscient que, incapables de la voir et de la nommer, nous avons pris cette Ishah de la Genèse pour la femme, alors qu'elle est le "côté inaccompli" d'Adam, de chacun de nous donc, dont je vous ai parlé, c'est-à-dire l'inconscient.

Dans le paradis terrestre, Adam est seul, mais un Adam Ish et Ishah, c'est-à-dire époux et épouse de lui-même à lui-même.
De même aujourd'hui chacun de nous est seul et le serpent s'adresse d'abord à notre inconscient ; nous sommes alors piégés avant même de le savoir! Le jeu de séduction est subtil.


Je pense à la femme d'aujourd'hui comme à la lettre Shin de l'alphabet hébraïque: son idéogramme est un arc tendu à l'extrême avant le départ de la flèche. Son symbole est donc celui de l'extrême rétention mais aussi celui de la détente infinie. Nul ne peut dire où la flèche ira, mais elle est partie : sa course commence et l'axe dans lequel elle se dirige est celui de l'Absolu.
(1) éd. Albin Michel
Son dernier livre : Résonances Bibliques, édition Albin Michel
site : http://souzenelle.free.fr

Rencontre avec une femme remarquable
On parle plus volontiers - allez savoir pourquoi ! - des grands maîtres spirituels et des hommes de foi, que des femmes qui ont fait l'expérience du chemin intérieur. Certaines, pourtant, ont beaucoup à dire, et le disent avec cette ferveur humaine, cette faculté de contagIon lumineuse qui est la marque des êtres porteurs d'un Sens. Annick de Souzenelle est au nombre de ces femmes remarquables et Nouvelles Clés, depuis longtemps, l'avait remarquée.
En refusant de chercher dans la foi qui l'anime une Réponse en kit, un système de certitudes toutes faites, construites en prêt-à-penser, qui rendrait compte de tout et de son contraire y compris de l'absurde, Annick de Souzenelle n'a pas choisi la voie de la facilité, mais celle du travail. Du travail intérieur, qui investit tout l'être, corps et âme, coeur et conscience. Ceux et celles - de plus en plus nombreux - qui suivent son enseignement, centré à la fois sur le message évangélique, la kabbale hébraïque, et la psychologie des profondeurs, ceux-là ont certes du pain sur la planche ! Mais il s'agit, à n'en pas douter, d'un pain nourrissant. A les voir et à les entendre, il alimente leur quotidien, en projetant sur chaque élément de la vie la lumière d'un Sens qu'avec l'aide de l'ex-infirmière devenue. psychothérapeute, ils auront su deviner et entrevoir.
Si Annick de Souzenelle fait partie de ces êtres au verbe généreux capables de vous concerner, vous étonner, voire de vous bouleverser quand ils vous parlent de ce qui les passionne, elle devient beaucoup moins prolixe lorsqu'il s'agit de parIer d'elle, et ne s'attarde jamais sur sa propre personne. Mais... c'était justement ce qui nous intriguait ! Comment passe-t-on des études de mathématiques supérieures au soin des malades, du catholicisme le plus conformiste - celui d'avant la guerre - à l'orthodoxie, de la kabbale hébraïque au symbolisme du corps humain ? Comment, surtout, peut-on retrouver une unité au milieu de ces multiples expériences ? La réponse réside dans un itinéraire hors du commun, fait de multiples ruptures et d'une unique fidélité.
Nouvelles Clés : Annick De Souzenelle, jusqu'où faudrait-il remonter pour prouver l'origine de votre vocation ? J'entends par là non pas le moment où vous vous êtes consciemment sentie appelée par ce - ou Celui - qui guide votre vie aujourd'hui. Mais plutôt le point de rupture à partir duquel votre itinéraire devait, que vous le vouliez ou non, s'écarter des sentiers battus ? Souvent, ce point de départ se situe dans l'enfance...
Annick De Souzenelle : S'il faut vraiment remonter à l'origine première, je vous dirais que mon premier souvenir précis date du berceau ! J'ai encore dans les yeux l'alternance très forte d'ombre et de lumière que j'ai ressentie un jour où le soleil était parfois entièrement caché par les nuages, parfois resplendissant. J'interprète aujourd'hui cette impression d'enfance, toujours gravée dans ma mémoire, comme une sorte de feu vert qui m'était donné, pour comprendre un jour que j'avais à marier en moi-même la Lumière et les Ténèbres. Tel est d'ailleurs le sens de tout mon travail depuis des années. En dehors de ce souvenir toujours présent, il faut dire que très vite j'ai été marquée par l'absurdité de la vie, ou plutôt de l'existence des "grandes personnes" qui m'entouraient, existence qui normalement m'était aussi destinée. Mon père revenait de la Grande Guerre de 14-18, profondément blessé dans son corps et dans son âme. Avocat à Rennes, il recevait souvent des amis qui, eux aussi, avaient vécu cet enfer.
Toute petite, j'étais littéralement atterrée de voir qu'au cours de ces dîners, mes aînés ne commençaient à "vivre" que lorsqu'ils reconstituaient l'atmosphère de ces années terrifiantes. Avec tout le respect que j'éprouve pour le dépassement dont s'est montrée capable cette génération sacrifiée, je ne peux m'empêcher d'appliquer à ces hommes la phrase terrible que j'ai lue plus tard dans un livre de Jean Schlumberger : "Ce sont des personnes qui sont comme des feuilles mortes : il faut qu'un grand vent passe pour qu'elles aient l'illusion de vivre."
N. C. : Les femmes elles étaient absentes de toute cette vie sociale...

A. D. S. : On ne peut s'imaginer à quel point leur vie était, dans cette petite bourgeoisie de province, d'une banalité effarante ! Là où je trouvais la vie, c'était chez ma nourrice. Elle était le seul élément "sans culture" dans mon entourage et possédait donc seulement, mais pleinement, toute la culture de son coeur. Alors que je pouvais à peine toucher ma mère - cela "ne se faisait pas" , elle m'a donné la relation tactile, la proximité humaine, la chaleur animale qui a fait tout l'équilibre de mon enfance. Mais cet équilibre s'est trouvé rompu à l'âge de cinq ans lorsqu'après l'éclatement de la famille, je me suis retrouvée seule chez les bonnes soeurs, à Paris, sans aucune référence ni géographique, ni affective. Là, voyez-vous, je suis réellement descendue aux Enfers. Les religieuses n'y comprenaient rien, elles me grondaient parce qu'elles me trouvaient taciturne. Ce fut une période terrible. Je crois qu'aujourd'hui, lorsque je parle d'une nécessaire "descente aux Enfers", je sais ce que je dis : j'ai vu ses monstres !

N. C. : Qu'est-ce qui vous en a ait remonter ?
A. D. S. : Ce qui m'a sauvée, c'est ce goût du divin qui m'a été donné dès le départ. Je me souviens précisément avoir dit - à l'âge de cinq ans ! - : "On ne peut compter que sur le Père Divin." Depuis, toute ma vie a été fondée sur cette certitude. Avec tout l'aspect lumineux de cette force qui m'a guidée... mais aussi avec toutes les difficultés que cette phrase implique : le manque d'abandon à l'autre, l'absence de confiance qui est une souffrance profondément inscrite dans ma chair, et dont il a bien fallu que j'apprenne à me libérer.

Le pied de Bouddha
Premier germe, le pied contient le corps tout entier. Depuis le talon jusqu'au extrémités des orteils, en passant par la roue solaire, il inscrit le devenir de l'homme.
N. C. : Le Père Divin, pour vous à cette époque, était compris au sens du catéchisme ?
A. D. S. : Vous savez, un enfant prend ces choses-Ià au premier degré, mais c'est justement celui-là qui est essentiel ! La foi a toujours été pour moi une réalité plus tangible que cette table qui se trouve entre vous et moi. Et elle ne m'a jamais quittée. L'absurde dont je vous parle, je l'ai toujours imputé aux hommes, parce que je refusais le Dieu qui fait la pluie et le beau temps dans nos vies. Les hommes jouaient à se faire mal, jouaient avec le Mal, mais la miséricorde divine n'était pas impliquée dans cette tragédie de l'humanité. Les adultes, autour de moi, tenaient chacun un rôle au lieu de prendre en main leur destinée. Et de cela, ils étaient seuls responsables. Cela dit, si la foi m'a toujours accompagnée, j'ai vite pris conscience que l'Eglise romaine nous enseignait un système qui ne "faisait pas le poids", face à l'élan mystique que je vivais. Vers 16-18 ans, je me suis révoltée contre le moralisme insupportable de cette époque, qui nous maintenait dans un état de dépendance, comme si nous devions toujours rester mineurs. Lorsque je demandais, par exemple, pourquoi le serpent avait mordu notre mère Eve au talon, pourquoi Jacob fut blessé par l'ange à la hanche, pourquoi le Christ avait lavé précisément les pieds des disciples pour signifier la purification de l'Homme, on me répondait soit par des inepties, soit en me traitant de petite orgueilleuse. Et moi, je voulais savoir ! Aujourd'hui, je crois comprendre ce que voulaient dire nos Pères lorsqu'ils parlaient du "devoir 'inconnaissance", mais cela se situe à un tout autre niveau que ce moralisme que l'on opposait alors à mes questions, et qui humiliait l'homme.

N. C. : Face à cette mentalité qui, comme disait Simone Weil, "baillonne l'intelligence", je suppose que vos études de mathématiques vous ont aidée à répondre à votre désir quasi-mystique de connaître ? Ces énigmes qui se résolvent dans la découverte d'une Structure interne au monde, cela devait beaucoup vous attirer ?
A. D. S. : A vrai dire, j'ai surtout abordé ces études par mimétisme envers ma mère, qui elle-même avait été une des premières femmes bachelières, avant la Première Guerre. Mais j'ai été tout de suite passionnée par les problèmes de géométrie, de trigonométrie et ces recherches rationnelles ont effectivement contribué à me structurer intérieurement. Seulement, au niveau des mathématiques supérieures, on risque vite de s'enfermer dans un monde abstrait et terriblement stérilisant. C'est pourquoi, au bout de quelques I'années, j'ai tout lâché d'un coup ! Ce fut un renversement total qui me fit passer du plus abstrait au plus concret, c'est-à-dire aux études d'infirmière. Après avoir évolué dans un monde uniquement mental, j'avais besoin, voyez-vous, de toucher de l'humain, de toucher les malades, de les aimer.

N.C. : C'est ainsi que vous êtes devenue infirmière anesthésiste, "pour endormir", dites-vous, bien avant d'être psychothérapeute "pour réveiller"...
A.D.S. : Mon instinct m'avait guidée vers cette situation où l'on est sans cesse confronté à la question du Sens, à travers la souffrance des autres. Ces quinze années furent une expérience à la fois merveilleuse et douloureuse. Car il est douloureux de ne pas savoir répondre aux questions angoissées des malades, que la souffrance taraude dans leur corps et dans leur esprit. Pourquoi est-ce que ça m’arrive, Madame ? Pourquoi cet ulcère à l'estomac ? Pourquoi, pourquoi... ? Je jouais à mon tour le rôle d"'aîné", ou tout au moins de celui qui est censé savoir. Et je ne savais pas !

N. C. : Ayant rompu avec l'Eglise catholique vous aviez envoyé promener toute religion ?
A. D. S. : Complètement. Ma foi ne pouvait s'exprimer dans aucune pratique, et j'avais même désappris la prière. Je sentais que j’avais été trompée sur ce plan-là, et les formes ne m'intéressaient plus. Seul le concret importait : "Je vais vivre pleinement ! se dit-on à cet âge. Ça, au moins, c’est concret". Il m'aurait fallu une secousse énorme pour faire à nouveau l'expérience de la prière. Eh bien... cette secousse a eut lieu! Et elle a eu lieu au Maroc, où j'ai exercé durant cinq ans. Un dimanche après-midi, je me trouvais seule de garde, au chevet d'une jeune marocaine. Après avoir subi une opération pourtant bénigne, elle fit tout à coup une embolie vertigineuse, qui allait lui être fatale dans l'heure même. Tout acte médical m'étant interdit, et en l'absence de médecin, je ne pouvais rien faire d'autre que voir mourir cette femme. Or, de l'autre côté du lit sa mère était là, d'un calme absolu, et priant. J'ai compris alors que je n'avais qu'à en faire autant, que c'était la seule chose qui me restait à donner. Et lorsque le chirurgien est arrivé plus tard et a demandé ce qui s'était passé, je n'ai pu que lui répondre: "Rien, Monsieur." Ce jour-là, en quelques minutes, j'ai réappris la puissance de la prière, et la vie spirituelle.

N. C. : Mais comment pouvaient-elles s'exprimer, éloignée que vous étiez de toute institution ?
A. D. S. : Justement, je ne le savais pas ! J'ai alors quitté le Maroc, où je ne pouvais rester indéfiniment prisonnière entre d'une part un monde du colonialisme à la mentalité insupportable, sauf exceptions, et d'autre part un monde arabe où il n'y avait pas place pour une femme seule, et dont malheureusement j'avais fait l'erreur de ne pas apprendre la langue. Mais même revenue en France, j'étais en perpétuelle révolte contre la normalisation de l'absurdité, je veux dire contre le fait de régulariser, de légitimer la médiocrité, de faire comme si c'était la norme. Je ne pouvais supporter l'anecdote et la futilité des ambiances de groupes, la démission devant la banalité. Autour de moi, la plupart des gens baissaient les bras devant ce non-sens, ou pire, ne se posaient même pas la question! Je m'investissais alors toute entière dans mon travail, dans la relation aux malades. Ce sont eux qui m'ont tout appris, je le sais maintenant. Et puis j'ai décidé d'aller rejoindre en Inde un cousin germain de ma mère, qui après avoir fait Polytechnique, était allé rejoindre Sri Aurobindo. Son nom était Pa Vitra, il avait fondé là-bas l'Université de l'ashram de Pondicherry. Il était, bien sûr, la honte de la famille, le renégat, mais lorsque j'ai lu certaines des plaquettes et des lettres qu'il nous envoyait, Je me suis écriée : "C'est le seul homme intelligent de la famille !"

N. C. : Vous vous apprêtiez donc, sans formation aucune, à rejoindre cet homme que vous
ne connaissiez pas, et à rompre avec vos origines. Le christianisme était-il donc sans avenir pour vous ?
A. D. S. : Sans avenir, malgré la merveille qu'il avait pu représenter dans le passé. Certes, la rupture avec le Christ aurait été douloureuse. Mais là-bas, au moins, il y avait une mystique, et J’étais sure que cette mystique m’attendait. Je n'étais retenue que parce que j'avais en charge ma vieille nounou, que je ne pouvais en aucun cas abandonner. Mais ma décision était prise : dès qu'elle n'est ne serait plus de ce monde, je partirais. En attendant, je me répétais en moi-même, continuellement, comme un mantra: " Annick, patience absolue, patience absolue..." C'était une façon pour moi d'appeler la vie, car j'étais certaine que si la vie avait un sens, ce sens impliquait qu'un jour elle me le révèle. J'étais trop amoureuse de ce sens pour qu'il ne me réponde pas. Alors, "patience absolue...", ça allait venir.

N. C. : Et c'est venu, mais pas du tout de la manière dont vous l'imaginiez, puisque votre voie n'a pas été celle de l'exil, et qu'en guise de "pèlerinage aux sources", vous êtes retournée directement aux sources chrétiennes sans passer par le détour de l'Orient. Qu'est-ce qui vous a fait abandonner ce projet de grand départ ? Une lente prise de conscience de vos racines spirituelles, ou une de ces ruptures impulsives qui ont marqué votre jeunesse ?
A. D. S. : Un choc, une expérience extrêmement troublante, qui m'a amenée à rencontrer celui qui devait devenir par la suite mon maître spirituel, le père Eugraf Kovalevski. Si je vous raconte maintenant le détail de cet événement, ce n'est pas par goût du spectaculaire, mais pour vous faire comprendre à quel point il fut pour moi l'étincelle qui provoqua un bouleversement majeur. Cela eu lieu en 1958, deux ans, donc, avant que cette merveilleuse femme que fut ma nourrice ne quitte ce monde. J'étais partie me reposer quelques jours à Eze, petit village du Midi dont on m'a dit plus tard, et cela me remplit de joie, que l'origine du nom était probablement la Vie, Zoé. Il y avait là de nombreuses galeries de peinture que je prenais grand plaisir à visiter, car j'apprécie beaucoup l'art pictural. Un jour, je passe devant l'une de ces galeries sans m'arrêter, guidée par le désir d'entrer dans la petite église du village, pour voir s'il n'y a pas là quelque chose qui me parlera.

N. C. : ... et c'est là, allez-vous me dire, que vous rencontrez non pas quelque chose,
mais Quelqu'un...
A. D. S. : Pas du tout ! Le signe qui me fut donné ce jour-là est autrement plus inattendu.
Sur le chemin de l'église, j'entends non pas des voix, mais une voix intérieure, une certitude absolue qui me dit qu'en n'entrant pas dans cette galerie, je passe à côté de ma vie. Revenue en arrière, j'entre et trouve là deux femmes en train de parler. Mais comme elles n'en finissent pas, je ne peux engager la conversation, je crois m'être leurrée, et sors après avoir jeté un coup d'oeil aux tableaux. C'est alors, exactement au point précis où je m'étais arrêtée la première fois, que l'une de ces dames, celle qui semble être la responsable de l'exposition, m'interpelle de loin. Je me retourne et l'entends me crier: "Madame! Vous n'avez pas tout vu ! Vous avez sûrement oublié de voir l'essentiel !" Je rebrousse donc chemin une seconde fois et là, j'ai un dialogue avec cette femme qui me dit deux choses proprement sidérantes: "Vous, vous connaissez Fred Bérance", me dit-elle de prime abord. Fred Bérance était effectivement un grand ami, écrivain aujourd'hui oublié qui a beaucoup écrit sur le Quattrocento. "On me dit que vous le connaissez", m'affirme-t-elle avec certitude. Et d'ajouter: "Vous, vous devez vous rendre au 96, boulevard Auguste Blanqui. Vous y êtes attendue."

N. C. : Cette adresse est celle du siège de l'Église orthodoxe de France. Cette femme était peut-être orthodoxe ?
A. D. S. : Justement pas, et c'était bien là le paradoxe, car elle ne parlait donc ni par prosélytisme, ni par intuition psychologique, puisqu'elle ne connaissait strictement rien de moi. Mais, me dit-elle longtemps plus tard, elle était "clairaudiante", et percevait parfois des choses comme celle-là, qu’on lui disait de l'intérieur. Une femme admirable, d'ailleurs, qui est partie ensuite en Inde soigner les lépreux.

N. C. : Jamais vacances n'ont dû vous paraître aussi longues !
A. D. S. : Jamais ! Revenue à Paris, mon premier geste fut bien sûr de me rendre à ladite adresse. L'église orthodoxe qui s'y trouvait n’avait, a cette époque du moins, vraiment rien de séduisant. Toute noire, quasiment déserte ce jour-Ià, elle ne prêtait pas à émerveillement, et Je ne peux pas dire que j'ai été conquise par une beauté enchanteresse, ni par l'atmosphère d'une liturgie ou la pureté célèbre des chants orthodoxes... Mais il s'est passé quelque chose en moi, tout a basculé en quelques heures de silence, et lorsqu'à la fin Un prêtre est venu me voir pour me demander : " Madame, vous cherchez quelque chose ?", je m'entends encore lui répondre : "Moi ? Non, plus rien. Je sais que c'est ici ?"

N. C. : Voilà ce qu'on appelle une conversion exemplaire...
A. D. S. : Pas exactement. D'abord parce que, comme je vous l'ai dit, la foi ne m'avait jamais quittée. Catholicisme romain et orthodoxe ont la même source, ne l'oublions pas. Et puis, malgré ma réponse, il est évident que je ne me sentais pas "arrivée" au sens complaisant et satisfait du terme, et que je commençais tout juste, au contraire, à "chercher". Mais il est
vrai que tout a changé, que tout s'est éclairé pour moi dans cette église, où j'ai rencontré
celui que l'on appelait "le petit père", le père Kovalevski, qui devint plus tard l'évêque Jean de
Saint-Denis.

N. C. : N'aviez-vous pas peur en suivant ces prêtres d'origine russe, exilés pour beaucoup après la Révolution, de vous couper de vos racines occidentales, de sacrifier à l'exotisme et de vous russifier en quelque sorte ?
A. D. S. : Dans l'orthodoxie, le fidèle est nourri à la Tradition des Pères, ces grands maîtres qui furent fondateurs aussi bien pour l'Occident que pour l'Orient. De plus, il n'y a pas d'autorité extérieure et centralisée, qui porterait à elle seule le poids de la vérité. La différence entre laïcs, patriarches et évêques ne correspond qu'à une échelle de fonctions, non à une hiérarchie en soi. On peut bien sûr se choisir un maître spirituel, mais aucun moralisme, aucune aliénation de votre nature propre ne vous sont imposés. A chacun de jouer, nourri par la Parole, responsable de lui-même, pour devenir la totalité de lui-même. L'accent est toujours mis sur l'essentiel, à savoir la rencontre amoureuse avec Dieu, les Noces divines. Quelle différence avec ce que j'avais vécu auparavant !
Encre de Michel Mille. Reflet de Kether qui, en haut introduit l'Homme dans ses ultimes épousailles, Yésod est en bas, l'entrée de la chambre nuptiale où s'accomplit en secret l'union de l'homme et de la femme.

N. C. : Mais tout de même ces gens que vous côtoyiez étaient russes, avaient leur propre liturgie, leurs rites, leur langue, leur nostalgie de la mère-patrie...
A. D. S. : C'est un fait, et je crois que beaucoup de ceux qui ont été attirés par l'orthodoxie ont plus ou moins succombé à ce danger de "russification" dont vous parliez. Mais, précisément, l'évêque Jean avait pris conscience de ce risque. Il avait donc entrepris l'énorme tâche de reconstituer, puis de ressusciter l'ancienne Liturgie des Gaules, celle que nos peuples pratiquaient aux premiers siècles, et jusqu'à Charlemagne. C'est en effet Charlemagne qui, dans un esprit quasi-totalitaire, a mis en oeuvre ce travail de sape qui consistait à couper les peuples de leurs traditions pour imposer partout la liturgie romaine. Liturgie bien plus pauvre, où il n'y avait plus d'invocation à l'Esprit Saint, plus la magie des symboles, et où tout ce qu'on appelait autrefois la "pneumatologie" a peu à peu disparu.
Pour retrouver les véritables sources de nos Pères, l'évêque Jean et ses amis sont donc allés chercher dans d'innombrables monastères, surtout bénédictins comme à Autun, à l'évêché de Fréjus, etc. Vous savez, il existe des bibliothèques qui sont des trésors et que nous ignorons.

N. C.: Mais qui donc était ce prêtre russe capable de comprendre que, puisque le culte orthodoxe est toujours adapté à chaque nation il allait restituer aux gens d'ici leurs racines ?
A. D. S. : Une flamme ! Cet homme était une flamme! Il dansait littéralement la liturgie.
Avec lui, on n'en restait jamais au niveau de la sentimentalité, à quoi les croyants réduisent le plus souvent leur religion. On entrait directement dans l'ontologie, c'est-à-dire dans le mystère de la nature de l'homme, et de sa capacité à épouser le divin qui l'habite. Il a été mon maître, mais il y eut entre nous, non pas un transfert psychologique, plutôt ce que j'appellerais un transfert spirituel. D'ailleurs, s'il n'avait fait passer son oeuvre de "retour aux sources" avant sa personne, l'église qu'il a fondée se serait vite écroulée après son décès en 1970, ce qui n'a pas été le cas. Aux côtés du "petit père", j'ai découvert toute la valeur du chant : le choeur, c'est la vibration essentielle de l'homme, dans laquelle il peut pressentir qu'il est appelé à parler la langue divine, à devenir Verbe lui-même. J'ai aussi pénétré dans le monde des Icônes. Quelle joie pour moi qui aimait tant la peinture ! Mais l'Icône, c'est encore autre chose que l'esthétique picturale : ce n'est plus l'homme qui se projette dans l'image, c'est le monde divin qui à travers et à partir de l'image, vient vers nous. Enfin, j'ai rencontré aussi auprès de l'évêque Jean celui qui devait devenir mon époux.

N. C. : Et c'est toujours, je crois, avec votre époux que vous avez suivi l'enseignement de ce curieux personnage que fut le kabbaliste Emmanuel Levygne ?
A. D. S. : Oui, mon mari avait retrouvé "par hasard" au fond d'un tiroir une plaquette de cet homme dont nous ne savions rien. Or, depuis longtemps je me disais que le Judaïsme et la langue hébraïque ne pouvaient qu'être extrêmement importants pour le christianisme. L'Histoire Sainte que l'on m'avait apprise était coupée de toute connaissance sérieuse, et même de tout contact avec le monde juif. Comme chrétienne, je me sentais privée de ces sources essentielles. Nous sommes donc allés rendre visite à ce kabbaliste, dans l'appartement très pauvre qu'il habitait en banlieue Sud. Après quelques heures de dialogue,
il en est arrivé à nous dire : "Voyez, je suis là avec des frères juifs qui croient connaître leur langue, mais qui en fait ne parlent pas hébreu. Avec vous, qui ne connaissez pas notre langue, je viens de parler hébreu." Dès lors, nous avons suivi l'enseignement qu'il dispensait à quelques personnes, au fond d'un bistrot crasseux du quartier République. Et chaque semaine, j'avais vraiment l'impression que lui et le "petit père" s'étaient donné le mot : ils parlaient le même langage, chacun dans son engagement propre. Depuis ce temps, hébreu et théologie n'ont plus fait qu'un pour moi, car j'ai le sentiment d'avoir été nourrie aux deux mammelles de la même mère : le judéo-christianisme.

N. C. : Aujourd'hui, ce n'est pas seulement sur ce cou le que vous fondez votre enseignement mais sur la trilogie : anthropologie, hébreu et théologie. Comment en êtes-vous arrivée aux sciences humaines ?
A. D. S. : Lorsque je n'ai plus pu continuer à collaborer avec le monde médical. J'ai exercé encore en hôpitaux jusqu'au milieu des années 60. Mais petit à petit, j’ai pu nommer ce qu auparavant Je ne savais nommer. Et à partir de ce moment, l'incompatibilité avec ce monde hospitalier, où l'homme et la maladie sont tellement chosifiées, m'est apparue comme radicale. Je me suis alors penchée sur tout ce que les sciences humaines pouvaient nous apprendre sur l'homme, son histoire, son corps, sa psyché... J'avais été très sensible au cri d'alarme de C.G. Jung, disant : "L'Occident a perdu ses mythes, et l'Occident est en train de mourir !" Mais pour moi les mythes étaient là, bien vivants, seulement on ne savait plus les lire. Je devais donc réapprendre, pour moi-même et pour le transmettre, à lire les mythes.
Le jour où m'est venue l'intuition fondamentale de ma recherche, à savoir l'analogie profonde, la correspondance ontologique, corroborée par tous les mythes de notre Tradition, entre le schéma du corps humain et l'Arbre de Vie des kabbalistes, ce jour-là le travail pouvait commencer. Il a donné naissance à ce livre et d'ailleurs il dure toujours.

N. C. : Pour assimiler cette intuition il faut peut-être redéfinir le sens du mot corps. On ne peut qu'être insensible à votre démarche si l'on en reste au corps-objet, dont chaque organe n'est que matière, insigniiant en lui-même réduit à sa onction immédiate au lieu d'être pris comme symbole d'une onction essentielle de l'homme, appelé à s'élever. Mais n'est-ce pas précisément le judéo-christianisme qui nous a enfermés dans cette dichotomie corps-âme qui dévalorise tout l'homme ?
A. D. S. : Je crois qu'effectivement c'est là la grande faute, je ne dirais pas du christianisme - relisons l'Evangile ou certains Pères du Désert pour nous en convaincre - mais des chrétiens. Nous sommes, surtout depuis Saint Augustin, plus ou moins héritiers d'une forme de manichéisme, et les chrétiens ont toujours été sujets à des accès de dualisme, dualisme qui a été rationnalisé et systématisé avec la scholastique. Et pourtant, à l'origine, dans le judaïsme, le corps n'est pas la chair. Il est basar, le joyau de l'homme, toute sa force "érotique" qui, comme la montée de sève dans l'arbre, le pousse, l'élève vers son devenir-dieu. Le corps est l'entité qui nous ramène à notre vocation première : devenir Homme, ce que nous ne sommes pas encore, pour ensuite reliés au Souffle divin et dans un travail incessant, devenir Dieu. Rien à voir avec la chair qui est le corps déchu, réduit à l'extrême, rabattu à l'horizontale. Lorsque j'ai commencé à sentir les clefs, à toucher dans les textes sacrés et dans les mythes les points "où ça clignote", comme disent les Hébreux, alors chaque organe m'est apparu comme porteur d'un Sens.

N. C. : Car la langue hébraïque, dans sa syntaxe, dans son étymologie, et jusque dans la composition de ses lettres, nous parle précisément, dites-vous, de la structure de l'homme et de son corps ?
A. D. S. : Elle contient tout ce que peuvent nous apprendre les sciences humaines !
Parfois même, je me dis que les hommes sont en train de chercher avec une malheureuse petite lampe de poche ce qui nous est donné là dans la lumière d'un phare éblouissant.

N. C. : Et qu'en est-il alors des autres traditions ?
A. D. S. : Les orientaux ont, bien sûr, étudié de façon extrêmement subtile la circulation des énergies en l'homme. Face à leur connaissance, nous sommes sur bien des points de purs ignorants. Mais il y a correspondance en profondeur entre la connaissance oubliée contenue dans notre tradition, et la leur. Quelle n'a pas été ma surprise lorsque le Dr Kespi, président de l'Association française d'acupuncture, m'a téléphoné un jour pour me dire: "Savez-vous, Madame, que vous avez écrit un livre d'acupuncture ?" Sans rien connaître des méridiens, j'avais mis en évidence des relations précises entre, par exemple, le pied, les reins et les oreilles, qui correspondent à ce que les Chinois savent depuis longtemps. Aujourd'hui, je fais la même expérience avec la tradition des Amérindiens... C'est qu'il existe des vérités fondatrices que les hommes se sont toujours transmises, et que nous sommes certainement les premiers à avoir oubliées. Je ne vis que pour redécouvrir et partager ces données de la Tradition universelle.

N. C. : Beaucoup de médecins, de kinésithérapeutes, d'acupuncteurs, travaillent aujourd'hui en intégrant ces données que vous avez rassemblées. C'est peut-être ainsi que vous répondez aux malades auxquels, lorsque vous étiez infirmière vous cherchiez en vain à apporter une réponse ?
A. D. S. : J'avais été trop interpellée par leur souffrance physique et spirituelle pour ne pas avoir un jour à leur répondre. Ou plus précisément, à leur suggérer le commencement d'une recherche, qui donne la possibilité de se responsabiliser, de ne pas aller trouver le médecin comme on irait voir un magicien. De cela, je devais accoucher, j'en étais enceinte. Je n'en fus que le réceptacle, et mon rôle est maintenant de transmettre. •
Site : http://souzenelle.free.f


Désirer philosophie

Désirer c’est se convertir au monde...
André Comte-Sponville vient de faire paraître un grand
"Dictionnaire de philosophie" salué par la critique comme un chef d'oeuvre. Il est disponible au Club Nouvelles Clés (pour le commander cliquez ici). Et vous pouvez lire ci-dessous un grand entretien avec l'auteur sur le thème du Désir.

Nouvelles Clés : Commençons par une remarque étymologique : le mot désir vient du latin desiderare - de sidus, étoile - qui dans la langue des augures évoquait une sorte de constatation : l’absence d’un astre, accompagnée d’une forte idée de regret (alors que considerare, c’est contempler l’astre présent). Le désir serait ainsi de l’ordre d’un manque dont on fait l’expérience douloureuse…
André Comte-Sponville : Auquel cas le désir, dans sa temporalité, n’aurait guère le choix qu’entre la nostalgie (le manque du passé) et l’espérance (le manque de l’avenir). Car le présent, lui, ne manque jamais... Mais n’allons pas trop vite. L’étymologie, en l’occurrence, correspond à la définition la plus usuelle du désir : il serait un manque. C’est une définition qui traverse toute l’histoire de la philosophie. Pour la prendre en ses deux pôles, en son origine et en son terme au moins provisoire, c’est aussi vrai chez Platon que chez Sartre. Chez Platon, le texte de référence, c’est Le Banquet. Ce dialogue porte sur l’amour et non pas sur le désir, mais cela revient au même : quand Socrate prend à son tour la parole, à la question :
“Qu’est-ce que l’amour ?”, il répond en substance : l’amour est désir et le désir est manque. “Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour.” Cette définition du désir comme manque va courir à travers toute la tradition philosophique pendant plus de vingt siècles, jusqu’à Sartre, qui écrit dans L’Êre et le Néant que “l’homme est fondamentalement désir d’être” et que “le désir est manque”.

Peinture de Gustave Moreau (détail) DR
Le désir ne manque de rien
C’est une définition qui semble vraie, dans la mesure où très souvent, peut-être le plus souvent, nous désirons en effet ce que nous n’avons pas, ce qui nous manque. Une définition qui n’est que souvent vraie est une définition fausse. Définir le désir comme manque n’est donc juste que si, et seulement si, tout désir est manque. Or, il nous arrive très souvent de désirer ce qui ne manque pas… J’en donnerai deux exemples. D’abord l’appétit, et plus précisément le plaisir de manger de bon appétit. Il y a une différence entre la faim et l’appétit, que bien des dictionnaires philosophiques méconnaissent, comme si l’appétit aussi était un manque, comme si on ne désirait manger que lorsqu’on a faim, que lorsqu’on manque de nourriture ! Alors que l’expérience que nous avons de manger de bon appétit, c’est justement le plaisir de manger quelque chose qui ne manque pas, puisqu’on le mange, mais dont on jouit. Quand vous souhaitez bon appétit” à vos convives, cela ne veut pas dire que vous leur souhaitez de bien manquer de nourriture, mais au contraire que vous leur souhaitez de pouvoir jouir de la nourriture qui ne leur manque pas !
Deuxième exemple, la sexualité. J’ai grand peine à concevoir le désir sexuel comme un manque : c’est l’impuissant, la frigide ou le frustré qui manquent de quelque chose, pas les amants comblés et dispos qui sont en train de faire l’amour ! Si vraiment nous ne pouvions désirer que ce que nous n’avons pas, notre vie sexuelle serait encore plus compliquée qu’elle n’est... Faire l’amour, c’est désirer l’homme ou la femme qui est là, qui ne manque pas, qui se donne, dont la présence (non l’absence ou le manque) nous comble. Mon expérience intime de la sexualité n’est pas du tout du côté du manque ! Ou bien il faudrait penser que ce qui manque ce n’est pas l’amant ou l’amante, mais l’orgasme... Quelle tristesse ! Si c’était vrai, la masturbation ferait aussi bien l’affaire… Lorsqu’on boit un bon vin, ce n’est pas parce qu’on a soif, ce n’est pas parce que ce vin nous manque. Si je désire écouter Mozart, ce n’est pas parce qu’il me manque (le désir esthétique est très clairement un désir sans manque), c’est parce que je l’aime, ce qui est très différent.
La définition du désir comme manque me paraît fausse, puisqu’elle n’est vraie que souvent et qu’une bonne définition doit être vraie non pas souvent mais toujours. Platon et Sartre ont donc tort, et c’est heureux. Car si cette définition du désir comme manque était vraie, le désir nous vouerait à l’ennui et à l’insatisfaction. Si le désir est manque, je ne peux en effet désirer que ce que je n’ai pas. Or, qu’est-ce que le bonheur ? Platon nous répond (mais Kant dira la même chose) qu’être heureux, c’est avoir ce qu’on désire... Mais si le désir est manque, on ne désire par définition que ce qu’on n’a pas ; on n’a donc jamais ce qu’on désire, si bien qu’on n’est jamais heureux. C’est une expérience que nous faisons souvent. Tantôt je désire ce que je n’ai pas, et je souffre de ce manque, tantôt j’ai ce que dès lors je ne désire plus, et je m’ennuie. Comme le dit Schopenhauer, en bon platonicien qu’il est : “Ainsi toute notre vie oscille comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui”. Souffrance, parce que je désire ce que je n’ai pas, et que je souffre de ce manque ; ennui, parce que j’ai ce que dès lors je ne désire plus... Si bien que nous avons une définition fausse, puisqu’elle ne vaut pas pour tous les désirs, et pernicieuse, puisqu’elle nous voue à la frustration ou à l’ennui, et donc au malheur. Si la vie est une alternance de frustrations et d’ennuis, le moins qu’on puisse dire, c’est que ce n’est pas une vie heureuse !
Le désir est puissance
Bref, j’avais deux raisons de chercher une autre définition : une raison théorique, puisque les définitions de Platon et de Sartre me paraissaient fausses, et une raison pratique, puisqu’elles me semblaient nous vouer au couple infernal de l’ennui et de la frustration. Il fallait donc chercher une autre définition : je la trouvai chez Spinoza, chez qui le désir n’est pas manque, mais puissance. Puissance de jouir et jouissance en puissance. Ou, pour être un peu plus précis, puissance de jouir et d’agir : puissance de jouir et jouissance en puissance, puissance d’agir et action en puissance. Comme le disait déjà Aristote dans le De Anima (III, 10), "il n’y a qu’un seul principe moteur, la faculté désirante” : le désir est l’unique force motrice, ce pourquoi Aristote rattache au désir et le courage et la volonté (De Anima, II, 3). J’en suis d’accord avec lui, et ce m’est une raison de plus pour ne pas réduire le désir au manque. De quoi manque le courage ? De quoi manque la volonté ? Le désir n’est pas un manque. Le désir est une force, l’unique force motrice, en effet, ce qu’on pourrait appeler, dans un langage plus spinoziste, l’unique puissance active. Ce mot de puissance m’intéresse pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il est au plus près de l’expérience érotique : au sens où l’on parle de puissance sexuelle. Un amant heureux, une amante heureuse n’ont pas besoin d’être frustrés sexuellement pour avoir envie de jouir de l’homme ou de la femme qu’ils aiment ou qu’ils désirent. Mais c’est aussi un mot philosophiquement décisif. Dans la problématique spinoziste, ce mot de puissance en prolonge trois autres : le conatus, qui est l’effort de tout être pour persévérer dans son être, qui prend chez un être vivant la forme de l’appétit et chez un être conscient la forme du désir (que Spinoza définit comme “l’appétit avec conscience de lui-même”). Enfin, penser le désir comme puissance, me permettait aussi de faire le rapport entre la tradition philosophique classique, spécialement chez Spinoza, et celles de Freud et de Marx. Ce qui permet de donner son maximum d’extension au concept freudien de libido, c’est justement qu’il ne se cantonne pas au manque : le désir agit, y compris quand il n’y a pas de manque à combler ! Et chez Marx, la notion d’intérêt de classe n’est pas non plus forcément référée à un manque. Je disposais donc d’un concept, celui de désir, qui me permettait de faire le lien entre Spinoza, Marx et Freud, et en un sens aussi avec Épicure et Lucrèce (autour des notions de clinamen et de voluptas). J’étais ainsi au cœur d’une constellation philosophique dans laquelle je me reconnais et qui m’est chère.Ma définition du désir, c’est qu’il n’est pas un manque : il est une puissance, une force, une énergie, il est l’expression en nous du conatus, c’est-à-dire de notre puissance d’exister, d’agir et de jouir. S’il apparaît souvent comme manque, ce que je ne conteste pas, c’est que cette puissance d’exister, d’agir et de jouir fait très souvent l’épreuve de la frustration, si souvent qu’on a fini par croire que c’était là son essence.

N. C. : Si l’on pense le désir comme puissance d’exister, en tant qu’il sera accroissement de notre puissance ne s’accompagnera-t-il pas alors de joie ?
A. C. -S. : Si on reprend cette problématique spinoziste, l’essence de tout être est sa tendance à persévérer dans l’être, son conatus, qui prend la forme de l’appétit chez un être vivant, et du désir chez l’homme. Ce désir, c’est la tendance à exister plus, la puissance d’exister le plus possible, et quand cette puissance est satisfaite, quand en effet nous existons davantage, nous éprouvons un affect particulier que Spinoza appelle la joie, et quand, au contraire, nous existons moins, nous connaissons la tristesse. Si bien que si “le désir est l’essence même de l’homme”, comme dit Spinoza, il est de notre essence de désirer la joie. Bien loin que mon essence me voue au manque, et donc à l’alternance mortifère d’ennui et de frustration, elle me voue au contraire à la joie ! C’est la formulation spinoziste du “principe de plaisir” : jouir et se réjouir le plus qu’on peut, souffrir le moins qu’on peut. La conceptualisation spinoziste du désir permet ainsi de donner un socle métaphysique au “principe de plaisir” freudien.

Hans Holbens Le Jeune (vers 1520) DR
N. C. : Peut-on rapporter cette théorie du désir comme affirmation ou production à l’idée de détachement telle qu’elle apparaît dans le bouddhisme…
A. C -S. : On trouve en effet dans le bouddhisme l’idée qu’il faut supprimer le désir… Si c’était absolument vrai, cela voudrait dire que le bouddhisme serait une pensée mortifère, disons du côté de la pulsion de mort. Ne plus désirer, si l’on suit Spinoza, ce serait ne plus être : le bouddhisme serait alors un désir de néant, à la lettre un nihilisme. C’est l’image qu’il a eue traditionnellement, qui a beaucoup fasciné le xixe siècle occidental, et qui encore aujourd’hui subsiste ici ou là… Freud, par exemple, a appelé “principe du nirvâna”, le principe qui tend à vouloir toujours réduire les tensions, et donc à désirer la mort. Dans Au-delà du principe de plaisir, texte fascinant, Freud nous dit que les deux pulsions de vie et de mort n’en font qu’une, qui est la pulsion de mort. De ce point de vue, mon ancrage spinoziste m’éloigne autant de cette vision du bouddhisme comme nihilisme que de la tendance qu’a Freud, parfois, à privilégier ontologiquement la pulsion de mort. Ce que je crois, s’agissant du bouddhisme, c’est qu’en vérité lorsque le Bouddha parle de supprimer le désir, il pense au désir comme manque, à ce qu’il appelle la soif, qui est bien un manque, au même titre que la faim. Or, comme je vous l’ai dit, ce n’est pas là pour moi l’essence du désir, puisqu’on peut désirer boire sans avoir soif, non forcément parce qu’on serait alcoolique et qu’on manquerait d’alcool, mais parce que ce qu’on va nous servir à boire (un café, un grand vin, un jus de fruit, un verre d’eau...) est pour nous cause de plaisir ou de joie. Le nirvâna est du côté de l’extinction de la soif, donc de la disparition du manque. Mais on se tromperait du tout au tout si on voulait pour autant supprimer le désir. Si j’ai raison de penser que le manque n’est pas l’essence du désir mais son accident, supprimer le manque c’est au contraire revenir à la positivité du désir lui-même, c’est-à-dire à cette pure puissance d’exister, d’agir et de jouir, en tant qu’elle ne manque de rien. Ma lecture du bouddhisme - dont je ne suis pas un spécialiste, mais sur lequel j’ai essayé de m’informer un peu sérieusement - est à l’opposé du nihilisme. Le Bouddha tente de nous faire comprendre comment on peut se libérer du manque, sans pour autant se libérer de ce que j’appelle le désir, disons de la puissance de vivre, ce qui reviendrait à mourir. La sagesse que je cherche est du côté de la vie, et non pas du côté de la mort. Si bien que le détachement est une espèce de conversion du désir, et cela dans la mesure même où le plus souvent nous ne savons désirer que ce qui nous manque - sur ce point, Platon a raison -, alors qu’au contraire la plénitude, qui est l’absence du manque, peut être vécue bien davantage dans le détachement. Si c’est le manque qui nous attache, il faut se libérer de cet attachement, donc du manque. Et pour ce faire, il s’agit non pas de supprimer tout désir, ce qui reviendrait à se suicider ou à tendre vers la mort, mais au contraire de convertir le désir pour obtenir qu’il ne soit plus dévoré par le manque, pour qu’il soit du côté de la puissance, de la jouissance, de l’action, de la joie - de la plénitude.

N. C. : N’a-t-on pas tendance aujourd’hui à se méprendre sur la doctrine bouddhiste du détachement et du désir.
A. C. -S. : La vraie logique du bouddhisme, telle que le non-spécialiste que je suis la perçoit, me paraît être du côté du détachement, de l’absence de manque, et donc d’une expérience de plénitude. Nos contemporains aimeraient bien avoir accès à cette plénitude, mais à la condition de ne pas renoncer à tout ce qui les fait courir. Ils veulent avoir et le manque et la plénitude, ce qui est impossible. On ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière, comme on dit familièrement. On ne peut pas avoir le manque et la plénitude, l’attachement et le détachement. Le bouddhisme, comme la plupart des écoles de sagesse, est avant tout une thérapie du désir, qui suppose tout un travail sur soi, et on se trompe lourdement en imaginant qu’on puisse être quitte avec un tel travail en faisant deux ou trois heures de yoga par semaine ou en lisant quelques bouquins spécialisés. Plus essentiellement encore, le bouddhisme est avant tout une tentative pour se libérer de l’ego, du moi qui est une pure illusion…
« L’homme est une création du désir,
non pas une création du besoin. » Gaston Bachelard

N. C. : Une sorte de décréation bouddhiste…
A. C. -S. : Ou l’équivalent bouddhiste, en tout cas, de ce que Simone Weil appelle en effet la décréation... Alors que nos concitoyens ont tendance à utiliser le bouddhisme davantage pour conforter l’ego que pour le dissoudre. D’où le contresens à propos de la réincarnation : dans le bouddhisme, c’est une pensée qui vise à mettre le moi à distance (pourquoi te préoccuper de ton ego, puisque tu n’étais pas cet ego-là dans ta vie précédente, puisque que tu ne seras pas cet ego-là dans ta vie ultérieure, puisque l’ego n’a qu’une existence impermanente et illusoire ?).
En Occident, on a tendance à récupérer cette pensée anti-égoïque de la réincarnation pour en faire un renforcement narcissique de l’ego, sur le mode (pour reprendre une formule de Folon) : “Un type comme moi ne devrait jamais mourir !” Mon petit moi est formidable ; ce serait vraiment atroce de le perdre... Heureusement, le bouddhisme m’apprend que je vais le retrouver dans une autre vie... Eh bien non ! Dans une autre vie, ce ne sera pas moi, ce sera un autre moi, tout aussi illusoire et impermanent que celui que je suis, ou que je crois être, en ce moment !
Le désir est une espérance

N. C. : Revenons à cette idée de détachement... Qu’elle peut être la part de l’exercice dans sa réalisation ? N’avons-nous pas affaire ici à des sagesses éminemment pratiques ?
A. C. -S. : Pour montrer que le désir est l’unique force motrice, Aristote, avec son génial bon sens, remarque dans le De Anima que la raison sans désir est incapable de faire agir quiconque, alors que le désir sans raison y parvient fort bien... Certes, on peut parfois agir raisonnablement, mais c’est parce que le désir mobilise la raison. Le désir, quand il n’est pas manque, est essentiellement deux choses : volonté ou amour. La différence entre l’espérance et l’amour, c’est que l’espérance est un désir qui porte sur l’irréel, alors que l’amour est un désir qui porte sur le réel. La différence entre l’espérance et la volonté, c’est que l’espérance est un désir dont la satisfaction ne dépend pas de nous - pour parler comme les stoïciens -, alors que la volonté est un désir dont la satisfaction dépend de nous. Si bien que cette conversion du désir, dont je vous parlais (à quoi se ramènent les exercices que vous évoquiez, mais à quoi se ramène en général la démarche de sagesse), consiste essentiellement à apprendre à aimer et à vouloir. Plutôt que de rester obsédé par ce qui nous manque et qui ne dépend pas de nous, plutôt que d’être toujours dévoré par la nostalgie ou l’espérance, apprenons plutôt à désirer ce qui ne nous manque pas, c’est-à-dire à aimer, apprenons plutôt à désirer ce qui dépend de nous, c’est-à-dire à vouloir et à agir. Les exercices de sagesse - en particulier dans la tradition cynique, qui m’est si chère - consistent justement à nous apprendre à vouloir. Quand Diogène va enlacer une statue gelée par un froid matin d’hiver, ce n’est pas parce qu’elle lui manque, mais pour se prouver qu’il dépend de lui de surmonter la douleur ou l’extrême inconfort, et qu’en ce sens c’est bien un désir qu’il exerce, ce qu’Aristote appellerait une puissance motrice.
La sagesse, un sevrage réussi
Le désir est l’essence même de l’homme. Mais le plus souvent nous ne savons désirer que ce qui nous manque, autrement dit, pour reprendre des concepts d’allure freudienne, nous sommes dévorés par la nostalgie du bon objet, de la bonne étoile, comme nous pousserait à dire l’étymologie que vous évoquiez en commençant, mais nous savons bien qu’il s’agit moins d’une étoile que d’un sein... Nous avons connu le bon objet, celui qui comblait le manque, et on nous l’a retiré, et il nous manque, si bien que nous ne cessons, durant toute notre vie adulte, de courir après un sein perdu ! C’est une course qui est vouée à l’échec, d’abord parce que nous ne retrouverons jamais le sein perdu, ensuite parce que, tant que nous ne savons désirer que ce qui nous manque, si nous trouvons ponctuellement un bon objet qui supprime le manque, dès lors que nous avons cet objet nous ne le désirons plus, puisqu’il ne nous manque plus, et déjà nous nous ennuyons…
À quoi bon courir toujours après un sein, quand le monde entier est là qui se donne à connaître, à aimer, à transformer ? Le bon objet manquera toujours, le monde ne manque jamais. Convertir le désir, c’est le convertir au monde, au réel : passer du désir à la considération, pour reprendre là encore l’étymologie que vous évoquiez, ou plutôt, comme je préférerais dire, passer du manque (nostalgie, espérance) à la puissance, autrement dit à l’attention et à l’amour. Considérer vraiment, c’est être attentif ou aimant. Tant que le désir est manque, sa logique ultime c’est de désirer ce qui manque absolument : Dieu, ou ce que Platon appelle le Bien en soi. De même chez Sartre, si l’homme est fondamentalement manque d’être, alors il est de l’essence de l’homme, comme le dit expressément L’Être et le Néant, de désirer être Dieu. Si au contraire le désir n’est pas manque, sa logique ultime n’est pas de tendre vers ce qui manque absolument, mais de tendre vers ce qui ne manque jamais, à savoir tout, que l’on peut appeler le monde, la nature, l’être ou le réel… Convertir le désir, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire le retourner - mais pour le remettre à l’endroit ! -, c’est passer du manque (du sein ou de Dieu) à la puissance (de jouir et d’agir). Il s’agit de terminer le sevrage, de grandir enfin, de devenir adulte. La sagesse, d’une certaine manière, n’est pas autre chose qu’un sevrage réussi. D’aucuns voudraient nous faire croire qu’un sevrage réussi consisterait à s’enfoncer dans la résignation... C’est tout le contraire. C’est une fois que le sevrage est réussi qu’on peut aimer vraiment quelqu’un d’autre.•
A lire d'André Comte-Sponville :
Dictionnaire philosophique, éd.PUF plus d'info Commander au Club

Retour menu


Planifier son temps

Un jour, un vieux professeur de l'École nationale d'administration publique (ÉNAP) fut engagé pour donner une formation sur La planification efficace de son temps à un groupe d'une quinzaine de dirigeants de grosses compagnies nord-américaines. Ce cours constituait l'un des cinq ateliers de leur journée de formation. Le vieux prof n'avait donc qu'une heure pour "passer sa matière".
Debout, devant ce groupe d'élite (qui était prêt à noter tout ce que l'expert allait enseigner), le vieux prof les regarda un par un, lentement, puis leur dit : "Nous allons réaliser une expérience".
De dessous la table qui le séparait de ses élèves, le vieux prof sortit un immense pot Mason d'un gallon (pot de verre de plus de 4 litres) qu'il posa délicatement en face de lui. Ensuite, il sortit environ une douzaine de cailloux à peu près gros comme des balles de tennis et les plaça délicatement, un par un, dans le grand pot.
Lorsque le pot fut rempli jusqu'au bord et qu'il fut impossible d'y ajouter un caillou de plus, il leva lentement les yeux vers ses élèves et leur demanda : "Est-ce que ce pot est plein?". Tous répondirent : "Oui".
Il attendit quelques secondes et ajouta : "Vraiment?". Alors, il se pencha de nouveau et sortit de sous la table un récipient rempli de gravier. Avec minutie, il versa ce gravier sur les gros cailloux puis brassa légèrement le pot. Les morceaux de gravier s'infiltrèrent entre les cailloux... jusqu'au fond du pot. Le vieux prof leva à nouveau les yeux vers son auditoire et redemanda : "Est-ce que ce pot est plein?". Cette fois, ses brillants élèves commençaient à comprendre son manège. L'un d'eux répondit: "Probablement pas!".
"Bien!" répondit le vieux prof. Il se pencha de nouveau et cette fois, sortit de sous la table une chaudière de sable. Avec attention, il versa le sable dans le pot. Le sable alla remplir les espaces entre les gros cailloux et le gravier. Encore une fois, il demanda :"Est-ce que ce pot est plein?". Cette fois, sans hésiter et en chœur, les brillants élèves répondirent :"Non!".
"Bien!" répondit le vieux prof. Et comme s'y attendaient ses prestigieux élèves, il prit le pichet d'eau qui était sur la table et remplit le pot jusqu'à ras bord. Le vieux prof leva alors les yeux vers son groupe et demanda :
"Quelle grande vérité nous démontre cette expérience?" Pas fou, le plus audacieux des élèves, songeant au sujet de ce cours, répondit : "Cela démontre que même lorsque l'on croit que notre agenda est complètement rempli, si on le veut vraiment, on peut y ajouter plus de rendez-vous, plus de choses à faire".
"Non" répondit le vieux prof. " Ce n'est pas cela. La grande vérité que nous démontre cette expérience est la suivante : si on ne met pas les gros cailloux en premier dans le pot, on ne pourra jamais les faire entrer tous, ensuite". Il y eut un profond silence, chacun prenant conscience de l'évidence de ces propos.
Le vieux prof leur dit alors : "Quels sont les gros cailloux dans votre vie?"
"Votre santé?"
"Votre famille?"
"Vos ami(e)s?
"Réaliser vos rêves?"
"Faire ce que vous aimez?"
"Apprendre?"
"Défendre une cause?"
"Relaxer?"
"Prendre le temps...?"
"Ou... toute autre chose?"
D'un geste amical de la main, le vieux professeur salua son auditoire et lentement quitta la salle.

Retour menu


Maîtrise aujourd'hui

Depuis plus de 20 ans, Arnaud Desjardins nourrit la spiritualité française : des films, d'abord sur les Tibétains, les Soufis, le Zen… puis des livres à fort tirage et enfin l'enseignement direct depuis la mort de son maître Swâmi Prajnanpad.
Personnage controversé, méprisé ou admiré, Arnaud Desjardins est certainement celui qui se rapproche le plus de l'image d'un maître de sagesse en Occident.
Marc de Smedt : Arnaud Desjardins, beaucoup de vos lecteurs ont été étonnés, voire même très choqués, que vous ayez récemment fait certaines confidences à Télé 7 Jours au sujet de Dalida. Le titre même de l'interview tenait plus de la presse à cœur que du sérieux qu'on était en droit d'attendre de vous. Arnaud Desjardins est considéré comme un maître spirituel par beaucoup de gens. D'autres le traitent de paranoïaque. Je vous pose directement la question : "Peut-on vous prendre au sérieux ?".
Arnaud Desjardins : Je comprends ces réactions et en un sens je les partage car je ne suis pour rien dans ce titre auquel j'ai tenté de m'opposer. Par contre, j'assume l'hommage rendu à la dignité et à la sincérité d'une femme qui a joué un grand rôle dans ma vie pendant les années les plus intenses de ma sadhana auprès de Swâmi Prajnanpad. Renier mon passé pour préserver mon "image de marque" actuelle serait pour moi une lâcheté. Le but de la voie est toujours la mort de celui qu'on a été afin de vivre à un tout autre niveau.

M.d.S. : Votre photographie dans un hebdomadaire à grande diffusion paraissait contredire vos précédentes prises de position : je vous ai toujours connu très réticent à toute publicité. Lors de la publication d'une réédition en poche du livre Ashrams1), vous avez même déploré que votre photo figure en couverture.
A.D. : En effet. Je comprends qu'on montre partout la photo de Mâ Anandamayi ou de Ramana Maharshi parce que ces photos à elles seules représentent un témoignage extraordinaire, rien que par l'expression du visage ou le regard. Mais je suis plutôt un tâcheron de la spiritualité jouant le rôle qu'il a à jouer dans ce vaste ensemble et je ne souhaite pas, personnellement, qu'on diffuse des photographies comme on utilisait jadis des photos d'Arnaud Desjardins dans la presse. Sur tous les livres qui ont été publiés à La Table Ronde, j'ai toujours demandé, que, même en quatrième page de couverture, il n'y ait pas de photographie. Aussi ai-je été surpris lors de la réédition du livre Ashrams chez Albin Michel de voir ma propre photo sur la couverture, au lieu de celles des quatre grands sages de l'Inde auxquels le livre est consacré - comme c'était le cas dans l'édition précédente. Je ne trouve pas cela normal puisque je ne suis premièrement en rien un grand sage, en soulignant le mot grand, et deuxièmement en rien un sage de l'Inde. La photo des maîtres en question se trouve reléguée en 4è page de couverture et je trouverais plus juste que ce soit l'inverse. Je n'approuve pas non plus la campagne de promotion faite par les Éditions de La Table Ronde pour leur auteur Arnaud Desjardins. Je ne suis pas avant tout un écrivain, mais un ancien disciple qui assume de guider d'autres hommes et d'autres femmes sur le chemin qu'il a lui-même suivi, et je veux le faire dans la discrétion et la sobriété. Maintenant, on ne sait jamais ! Peut-être m'apercevrai-je un jour qu'il y avait des avantages inattendus dans ces publicités sur ma personne que je n'ai pas souhaitées. J'ai eu beaucoup de surprises dans ce domaine : ce qui ne paraissait pas une décision ou un événement heureux s'avère, en fin de compte, bénéfique… Beaucoup de ceux qui se souviennent d'Arnaud Desjardins il y a vingt ans le considèrent avant tout comme un grand voyageur qui aime bien passer à l'antenne, rencontrer des gens célèbres et être reconnu dans la rue. Tout ceci a existé mais date en effet d'une vingtaine d'années. En dehors des jugements excessifs implacablement critiques ou extrêmement élogieux, c'est très difficile, faute de sondages qui n'ont bien entendu jamais eu lieu, de savoir ce que représente Arnaud Desjardins pour les dizaines de milliers de lecteurs de ses livres. Je ne sais même pas qui lit ces livres : de temps en temps, j'ai la surprise d'apprendre qu'une sommité dans des domaines aussi divers que la science, l'art, la littérature les lit régulièrement. Je suis étonné de voir des universitaires que je n'auras pas cru concernés par ces livres, puisque je n'y fais preuve d'aucune rigueur académique, ou encore des prêtres et des religieux, lire fidèlement Arnaud Desjardins. Personnellement, je me considère avant tout, et je dirais même presque exclusivement, comme un homme dont les intérêts permanents ont toujours été spirituels et même mystiques, et qui s'engage de plus en plus profondément dans cette ligne à mesure que les années passent. Il se trouve qu'un certain nombre de personnes me considèrent comme un maître spirituel ou un gourou mais d'une certaine coloration, c'est-à-dire un Occidental pouvant éventuellement passer quinze jours dans un Club Méditerranée ou dîner à Paris dans n'importe quel restaurant. Pour certains, c'est la preuve que je n'ai atteint aucun détachement réel, d'autres se sentent au contraire rassurés et encouragés sur leur propre chemin. Cela ne concerne en fait que la surface. La profondeur, c'est ce qui se passe quand une question vraiment profonde peut m'être posée ou quand ceux qui m'entourent et moi-même partageons un moment de silence. Si on me demandait : "Qui est Arnaud Desjardins ?", je donnerais cette réponse : "C'est avant tout un disciple vivant dans le souvenir des maîtres qui l'ont accueilli autrefois".

M.d.S. : Un mystique en cravate comme K.G. Dürckheim… Ce n'est certes pas la cravate
qui importe.
A.D. : Les apparences contredisent parfois totalement l'idée qu'on se fait du mystique.
C'est une question purement intérieure.

M.d.S. : Voilà une bonne façon de rappeler cette formule "l'habit ne fait pas le moine". Personnellement, je remarque que cette attitude d'être touche beaucoup de gens parce qu'ils se sentent confortés dans leur façon de chercher au cœur même de leur existence insérée dans le monde moderne. C'est-à-dire qu'on n'a pas besoin de partir, comme disait maître Deshimaru, vivre dans une grotte, mais qu'il faut se rendre compte que, par la méditation, nous pouvons être et la grotte et la montagne.
A.D. : En même temps, il faut bien admettre et dire et redire que le détachement intérieur est fondamental. On ne peut à la fois vivre avec tous les désirs, toutes les peurs, toutes les protections, toutes les ambitions, et passer sur un autre plan. Certaines personnes peuvent se faire une idée sur Arnaud Desjardins producteur à la télévision, réalisant des films sur les Tibétains ou répondant à l'antenne aux questions d'André Voisin. Mais qui peut savoir l'essentiel, c'est-à-dire ce qu'a été la vie d'Arnaud à certains moments très forts à l'ashram de Mâ Anandamayi, dans les brouillards de l'Himalaya auprès de tel ou tel rimpoché tibétain et surtout année après année au Bengale auprès de Swâmi Prajnanpad ? Là, il n'y avait plus de caméraman, plus de télévision ni de livres à écrire ou à dédicacer. Il n'y avait plus de désarroi, l'espérance, toutes les contradictions qui se déchaînent, l'idée qu'on ne s'en sortira jamais, la lumière d'espérance, la fascination pour ces maîtres et, dans certains cas, la grande fermeté du gourou pour bousculer la force d'inertie des habitudes émotionnelles et mentales de celui qui les approche. C'est bien sûr l'essentiel et c'est ce que personne ne peut complètement savoir, même si le livre de Gilles Farcet le décrit d'une façon assez juste.

M.d.S. : Pouvez-vous me dire comment vous concevez
le rôle du maître ?
A.D. : Tout dépend de celui qui approche le maître. Est-ce que je viens auprès de lui pour obtenir une inspiration ou même certaines réponses inoubliables, ou est-ce que je cherche à m'engager complètement auprès d'un maître particulier auquel je me soumets et par qui je me laisse guider ? Dans ma propre existence de recherche, j'ai ainsi une immense dette de gratitude toujours vivante pour Gurdjieff, même si je ne l'ai jamais rencontré, pour Sensei Deshimaru, pour Mâ Anandamayi, pour Kalou Rimpoché, pour Swâmi Ramdas et bien d'autres. Mais c'est à Swâmi Prajnanpad que je dois le plus en ce qui concerne une transformation personnelle et concrète.

M.d.S. : Chacune de ces personnalités a apporté quelque chose de différent dans votre expérience ?
A.D. : Oui, quelque chose de très différent et apparemment contradictoire. Mais aujourd'hui,
je ne sens plus la contradiction.
M.d.S. : C'est-à-dire ?
A.D. : Je veux dire que la sagesse doit pouvoir éclairer la totalité de la réalité. Il est précieux que certains êtres nous fassent plus directement entrevoir ce qui est absolu, transcendant, mais il est précieux aussi que certains maîtres soient insérés jusqu'au cou dans le concret, dans le relatif avec des contradictions, et qu'ils nous les montrent éclairées par une certaine lumière qui est celle de la liberté et de la compréhension. Les maîtres que je viens d'évoquer sont des sages dont j'ai été très proche pendant des mois, que j'ai vus de près, que j'ai observés. Je pense notamment à ce visage particulier de la sagesse que représentait Sensei Deshimaru qui paraissait tellement incarné sur terre, si directement dans notre monde.

M.d.S. : Bon vivant rabelaisien…
A.D. : Bon vivant, terrestre, mais avec toujours quelque chose de plus à l'arrière-plan, une dimension qui fait le maître ou le sage. Si, dans un roman consacré à la spiritualité, on pouvait mettre en scène un sage, que choisirai-t-on comme prototype ? Les traits communs sont la liberté, l'humilité (même dans la célébrité), l'absence, bien entendu, de toute tristesse, dépression, mélancolie, et ce qu'on appelle, tendresse, compassion, bonté, richesse de cœur… qui dépassent toutes les normes habituelles. Je vois bien qu'en occident aujourd'hui tous les êtres humains ont la nostalgie de l'amour, de la tendresse, mais tous n'osent pas l'assumer. Certains croient qu'ils cherchent la force, la puissance et associent dans leur esprit l'amour et la bonté à la faiblesse. Ils pensent que c'est très beau mais que ce n'est pas avec ça qu'on peut s'affirmer dans le monde. Ils sont donc très sensibles au sage capable de s'imposer dans le monde et qui paraît même plus fort que les autres dans la loi de la jungle. Taïsen Deshimaru a accompli cet exploit incroyable d'arriver complètement inconnu dans notre pays, ne parlant même pas français, et d'acquérir en quelques années une grande renommée, de toucher des êtres connus si ce n'est célèbres et de laisser derrière lui une œuvre vivante qui continue à s'amplifier après sa mort. N'importe qui sans aucun intérêt spirituel peut être béat d'admiration devant un homme comme Deshimaru et, dans un autre style, devant quelqu'un comme Gurdjieff d'après tout ce qu'on a entendu dire de lui. On a l'impression que Gurdjieff aurait réussi dans n'importe quelle activité qu'il aurait voulu exercer. En se trouvant en face du doux Ramdas avec son sourire, son amour, on n'a pas toute de suite la même impression de force. Mais pour moi, ces grandes distinctions apparentes ne sont justement qu'apparentes, et à mesure que les années passent, je sens de plus en plus le fond commun derrière ces formes non seulement différentes mais parfois contradictoires.

M.d.S. : Est-ce que vous avez l'impression qu'on va voir une sorte de pullulement de petits
ou grands maîtres, d'instructeurs-éveilleurs dirai-je, avec cet intérêt de plus en plus grand
pour la spiritualité ?
A.D. : Vous soulevez là une autre question qui devient quantitative…

M.D.S. : Parce qu'il y a de plus en plus de gens qui prennent en charge des destins et qui font de la publicité pour leur activité.
A.D. : Oui, il y a de plus en plus de gens qui prennent en charge des destins, qui font de la publicité et qui n'hésitent pas à proposer en cinq jours "l'union du corps et de l'esprit, l'épanouissement de la personnalité, la libération des forces profondes" - c'est-à-dire un programme qui est en effet celui de la voie spirituelle - même s'ils ne s'attribuent ouvertement pas la qualification de maîtres ou de gourous. Tous les maîtres reconnus que j'ai rencontrés en Asie et en Europe affirment que la voie est longue, laborieuse, qu'elle demande beaucoup de courage, de persévérance, d'acharnement même, alors que la plupart de ces groupes en tous genres qui prolifèrent aujourd'hui promettent beaucoup en très peu de temps : à les entendre, on a l'impression qu'un stage de douze jours au mois de juillet va vraiment transformer en profondeur, ce qui est en contradiction flagrante avec l'expérience de toutes les formes d'ascèse depuis toujours.

M.d.S. : Est-ce que vous conseilleriez donc surtout la méfiance par rapport à toutes ces propositions ?
A.D. : Il y a certains groupes qui se présentent sous une façade religieuse et qui méritent plus ou moins le qualificatif de sectes. Parmi les stages d'épanouissement personnel, certains sont néfastes. Ils peuvent perturber, faire lever des émotions profondes qu'ensuite personne ne peut prendre en charge. Beaucoup d'autres sont bien sûr bénéfiques, apportent, sans aucun doute quelque chose sur le moment. Mais il faut beaucoup plus que cela pour constituer une voie conduisant peu à peu à la maturité, à la mise à jour des motivations inconscientes et à la réunification qui permet ensuite le lâcher-prise, l'effacement de l'ego, la mort à soi-même qui relèvent à proprement parler du chemin spirituel.

M.d.S. : Et alors, comment choisir ? Que dire, par exemple, à des gens qui lisent Nouvelles Clés et rencontrent toutes ces publicités sur les stages ?
A.D. : On peut leur dire : "Si vous faites des rencontres - et pourquoi pas - si vous participez à des stages qui vous attirent, faites-le les yeux ouverts. Essayez de ne pas vous leurrer, de ne pas prendre vos désirs pour des réalités, de ne rien ajouter en imagination à ce que vous auriez ressenti et vécu". Et je dirais aussi : "Ne croyez pas aux résultats rapides, parce que vous serez tôt ou tard déçus - si ce n'est dans six mois, ce sera dans deux ans". Il est évident, même si l'on ne peut pas en faire une loi absolue, que l'enseignement qui s'insère directement dans la tradition tibétaine par exemple, dont on connaît le lama d'origine, présente des garanties qui ne présente pas l'enseignement donné par une personne qui, elle-même, n'aurait pas été formée par une ascèse méthodique auprès d'un maître. Il existe un certain nombre de sages qui sont devenus sages par eux-mêmes comma Mâ Anandamayi, comma Ramana Maharshi, aujourd'hui comme une jeune femme du nom d'Amritanandamayi ; ils ont vécu leur propre ascèse, animés de l'intérieur. Mais ce sont des cas qui constituent une exception à la règle. C'est pourquoi je dirai qu'un maître est avant tout quelqu'un qui a été lui-même pendant des années un disciple, qui a eu en face de lui un gourou pour rectifier ses erreurs, éventuellement se dresser violemment contre ses illusions, parfois manifester une colère presque terrifiante pour donner un coup d'arrêt à tout ce que le mental se croit permis. Et, finalement, un disciple demeure un disciple même si un jour il devient maître à son tour : on sentait bien en Deshimaru, par exemple, le disciple de Kodo Sawaki, bien que Sensei ait fait ce que n'avait pas fait Sawaki, qu'il n'ait pas été une simple imitation de Sawaki. C'est le maître qui s'exprime à travers le disciple mais, en même temps, c'est une sagesse supra-individuelle dont chaque gourou est l'instrument.

M.d.S. : Mais alors, vous privilégiez donc malgré tout la voie traditionnelle, qu'elle soit chrétienne, hindoue ou bouddhiste ?
A.D. : Je privilégie la voie traditionnelle, bien que celle-ci puisse prendre une forme très originale avec tel ou tel de ses représentants. Le rattachement est plus ou moins strict. En ce qui me concerne, je vis dans le souvenir des maîtres hindous, tibétains, soufis, des quelques maîtres zen que j'ai rencontrés, de certains moines chrétiens dont j'ai été très proche, des hommes (ou des femmes) et des réalités que j'ai reconnues, devant lesquelles je me suis incliné, auxquelles je me suis abreuvé et qui aujourd'hui vivent en moi ; sans vouloir choquer qui que ce soit, je paraphrase l'expression "la communion des saints" en disant "la communion des sages" et, pour moi, cette communion est extrêmement forte et vivante. Je me sens à ma place dans un vaste ensemble, chacun ayant son rôle particulier à jouer. Je constate que tel maître que j'ai vénéré n'a jamais écrit une ligne et que peu à peu Arnaud Desjardins publie plus de en plus de livres. Il semble que ces livres aident les lecteurs, très bien ; pourtant, même s'il y a mon nom sur la couverture, je ne regarde pas ces lignes comme une expression personnelle mais comme ayant leur place dans cet ensemble.

M.d.S. : Mais alors, est-ce qu'on ne pourrait pas vous taxer d'esprit de syncrétisme ?
C'est un mot qui est très à la mode actuellement, notamment chez les catholiques romains qui éprouvent une sorte d'angoisse devant ce mouvement de tolérance à l'égard des autres religions.
A.D. : Il peut y avoir deux types de syncrétisme. L'un concerne la doctrine, les dogmes : on complète l'idéologie chrétienne par les formules védantiques ou bien on essaie de faire coïncider la trimurti hindoue avec la trinité chrétienne, ou bien on tente de voir si l'on peut faire des rapprochements entre les trois corps du Bouddha, nirmamakaya, dharmakaya, sambhogakaya et le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Je comprends que ce soit passionnant pour certains et insupportables pour d'autres. Et puis il y a le syncrétisme des pratiques, un peu de zazen, mais aussi un peu de danse soufie ou de lamas tibétains parce que le zazen est trop immobile et pourquoi pas également des respirations yogiques ou la répétition d'un mantra. Il s'agit de deux syncrétismes différents, l'un doctrinal et l'autre au niveau des pratiques. Un maître spirituel ne peut retransmettre que ce qu'il a lui-même complètement pratiqué, vérifié, digéré, assimilé, et il se peut que dans ce qu'il offre on puisse retrouver des similitudes avec telle ou telle pratique et même des origines un peu différentes. On ne peut plus alors parler d'un syncrétisme mais d'une synthèse vivante.

M.d.S. : Oui, parce que finalement le fait de conjuguer une posture zen avec une gymnastique indienne ou de dire une prière chaque matin n'est pas forcément incompatible. Saint Augustin disait : "Si vous n'avez pas de prière adéquate, inventez-là !" N'importe quel mot peut faire office de prière, n'importe quel genre de respiration, si elle fait du bien, peut vous aider…
A.D. : En ce qui me concerne, je vais donner un exemple : pendant quelques années, j'ai été très attiré par l'hindouisme, que ce soit en France ou en Inde, et j'ai même reçu certaines directives : j'ai, par exemple, beaucoup pratiqué le pranayama du type respiration alternée par la narine gauche et par la narine droite, avec l'idée que la narine gauche était reliée à un nadi et la narine droite à un autre nadi - comme on dit dans les livres. Je considère que je n'ai jamais vraiment pu assimiler ces pratiques, qu'elles me sont restées extérieures. Par conséquent, je n'aurais pas l'idée de les suggérer ou de les utiliser pour aider qui que ce soit. LA QUALITÉ D'AMOUR Par contre, ce que j'ai compris à travers Dürckheim et à travers Deshimaru à propos de l'expiration dans l'abdomen, de la descente du centre de gravité dans le bassin et d'un certain ancrage dans le hara a joué un si grand rôle dans ma propre vie, aussi bien assis immobile que dans le courant de mon existence, que pour moi maintenant il ne s'agit plus du hara de Dürckheim ou du hara de Deshimaru mais de quelque chose qui fait partie de mon être. Je ne considère donc pas cet apport comme l'élément d'un syncrétisme mais d'une synthèse s'intégrant aisément avec la rigueur intellectuelle de Swâmi Prajnanpad. Mais, bien sûr, ceci n'engage que moi.

M.d.S. : De toute façon, chaque pratique est individuelle, geste psychosomatique particulier…
A.D. : Quant aux discussions métaphysiques et théologiques au niveau du plus haut accomplissement accessible à l'homme - à savoir "subsiste-t-il encore une distinction entre le Créateur et la créature ou la créature s'est-elle tellement effacée qu'il ne reste plus que la réalité ultime ?" est-ce que ces prises de position doctrinales sont nécessaires pour progresser sur la voie ? A mon avis, il est inutile de dépenser trop d'énergie dans des discussions théologiques au détriment de ce qui est simplification, réunification, ouverture du cœur. Chez les sages ou moines ou religieux que j'ai rencontrés, ce qui m'importait d'abord c'était la qualité d'amour qui émanait d'eux. A partir du moment où l'on constate qu'un être n'est qu'amour, amour inconditionnel, absolu, on peut s'intéresser à la voie qu'il a lui-même suivie. Je trouve qu'on consacre trop de temps à se demander si quelqu'un soutient des propos orthodoxes ou hérétiques, alors que l'important est de sentir s'il rayonne la lumière intérieure, s'il incarne la paix, la tranquillité, l'amour, s'il nous paraît vraiment un être transformé et, tout simplement, s'il nous fait envie. Je ne sais pas pourquoi on emploie plus généralement le mot amour pour un chrétien et le mot compassion pour un bouddhiste. Je n'ai personnellement jamais perçu de différence au niveau de cette qualité d'amour qui émane de tous les maîtres, quel que soit leur rattachement traditionnel.

M.d.S. : Qui dit amour du sage dit aussi besoin d'amour de celui qui est en face. Or, ce besoin d'amour et ce contact avec autre chose se manifeste de manière très anarchique, avec un foisonnement invraisemblable. De plus en plus de gens - il n'y a qu'à voir le tirage des livres qui paraissent sur le sujet - s'intéressent à la "spiritualité", sans d'ailleurs vraiment savoir ce que ce terme recouvre exactement. Comment répondre à cette immense demande ? Faut-il laisser s'amplifier ce mouvement ? Actuellement, on voit cet énorme besoin de spiritualité et de recherche intérieure manifesté partout, y compris dans les grands médias. Avant, le Nouvel Obs, l'Express, le Point, le Monde… ne parlaient presque jamais de spiritualité sinon de décisions du Vatican, maintenant on y trouve des articles, en couverture, sur Dieu et la Science, etc…
A.D. : Dans des colloques, des séminaires à l'intérieur des entreprises, il est de plus en plus question de spiritualité. Récemment, j'ai lu toute une documentation sur "l'entreprise métanoïque", qui ne serait plus seulement le lieu de la production de denrées matérielles mais le lieu de l'épanouissement spirituel de l'individu.

M.d.S. : J'ai eu ce matin à l'appareil un haut fonctionnaire du ministère des Techniques de l'Industrie qui me disait : "Ici, au ministère, nous sommes de plus en plus intéressés, par ces sujets-là, etc…" Donc, il y a vraiment un énorme mouvement de société. Mais que va-t-il se passer en face de ce regain d'intérêt pour la spiritualité "tous azimuts" ? Ne faut-il pas s'attendre à des réactions très fortes ?
A.D. : Il y a, en effet, un mouvement de société d'une grande ampleur qui engendre par réaction un durcissement de certaines traditions consacrées, ce qu'il est convenu d'appeler "la montée des intégrismes". Quant au foisonnement et à la prolifération anarchique de ceux qui exploitent le marché de l'ésotérisme, il faut bien voir que ce n'est pas seulement le marché de l'aspiration spirituelle, c'est le marché de la souffrance. Il ne s'agit plus de la ruée vers l'or mais de la ruée vers la souffrance du prochain.

M.d.S. : Pouvez-vous préciser un peu ?
A.D. : Je veux parler de l'aspect cruel de ce "marché du bonheur" qui n'hésite pas à tirer profit de la souffrance d'autrui : vous souffrez, parfait, je vais pouvoir vous soutirer un peu d'argent en vous faisant croire que je vais diminuer votre souffrance.
M.d.S. : Oui, mais ne vais-je pas pouvoir vous aider aussi ?
A.D. : Parfois, oui. Mais, la plupart du temps, la souffrance n'a pas diminué. Et des êtres malheureux continuent à errer d'une porte à une autre en espérant toujours trouver la solution miracle qui va résoudre leurs problèmes.

M.d.S. : D'un autre côté, tenter quelque chose fait sortir celui qui souffre de son marasme, de sa dépression. Cela le fait bouger, cela lui fait voir d'autres réalités, connaître d'autres expériences, et peut-être, petit à petit, va-t-il tomber au bout de sa quête sur quelque chose qui va lui permettre de s'ouvrir. Donc, est-ce qu'on peut jeter la pierre à cette recherche maladroite ? Par exemple, avant de rencontrer Deshimaru, combien de groupes ai-je faits ? Et je ne dirais d'aucune de ces expériences qu'elle a été mauvaise, même si elle s'avérait totalement inintéressante.
A.D. : C'est certain. Si on l'observe autour de soi, on peut constater qu'il existe deux sortes de recherche. D'un côté, il y a ceux qui sont décidés à changer, à atteindre la liberté et la réunification qu'ils ont entrevues et qui ne se découragent jamais. Et puis il y a ceux qui ne comprennent pas qu'il faut peut-être beaucoup payer de sa personne. Bien que toutes les traditions soient unanimes pour dire que la grâce - ou le lâcher-prise - joue le rôle déterminant, en ce sens que ce n'est pas un être fini qui peut s'emparer de l'infini, notre part personnelle demeure cependant importante. C'est une affirmation que je maintiendrai toujours. Un grand moment d'exaltation et de conversion dans lequel on sent : "Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique pour moi, c'est pour moi que ce Fils est mort sur la croix et ressuscité et par ma foi en Jésus-Christ, je suis sauvé", même ce grand élan, aussi sincère soit-il, ne suffit pas pour métamorphoser un être humain. Toute l'histoire de la spiritualité chrétienne montre l'acharnement des moines et des mystiques pour purifier leur psychisme, pour se libérer de leurs contradictions et passer par ce qu'on a appelé la voie purgative précédant la voie contemplative avant la dernière étape, celle de l'union. Grave est le fait que la plupart des gens ne comprennent pas la part d'efforts personnels indispensables pour changer : personne n'oserait promettre de former un pianiste virtuose en dix leçons ou un 5è dan de judo en douze jours. Par contre, je le répète, on ne se gène pas pour annoncer : "Libérez les énergies qui sont en vous, établissez-vous dans la paix des profondeurs, épanouissez vos potentialités, redécouvrez la spontanéité et la joie de vivre", le tout en quelques jours. A côté de ces programmes alléchants, la pauvre tibétain imbécile qui a pris la peine de faire deux retraites de trois ans trois mois, à la suite, pour devenir lama, passe vraiment pour un demeuré.

M.d.S. : Dernières questions, Arnaud. On assiste à une fin de siècle on ne peut plus mouvementée et intéressante. Par exemple, presque en même temps que cette grande liberté qui, vient de se produire à l'Est, on voit apparaître - comme si + et - positif et négatif, ne pouvaient aller de pair de façon totalement indissociable - un retour des nationalismes et des sectarismes les plus féroces. On parle de pogroms en Russie, on assiste à des luttes littéralement tribales, il n'y a pas d'autres mots. On a l'impression de revenir cinquante ans en arrière au niveau de l'Europe de l'Est et, parallèlement, il semble que certains grands esprits, comme Jacques Attali ou d'autres, envisagent une sorte de gouvernement mondial qui nous permettrait et de réguler les problèmes de pollution et de dépollution, et de tenir un peu ce village planétaire en mains de manière plus efficace. Et on s'aperçoit que les conflits entre religions risquent d'être - c'est quand même un comble ! les plus grands fauteurs de troubles, les plus grands obstacles à l'unification de l'humanité entière. N'y a-t-il pas quelque chose d'atroce dans le fait que des religions qui prônent toutes l'amour soient à l'origine des plus grandes discussions ?
A.D. : Ce qu'on voient déjà, c'est l'importance que prennent les grandes passions idéologiques et l'absence de toute tolérance. Je ne considère pas du tout comme impossibles des conflits sont la base serait plus idéologique qu'économique.

M.d.S. : Sri Aurobindo a consacré une partie de son œuvre à la descente du plan divin à venir. Comment ressentez-vous ses allégations ?
A.D. : Je dois dire que, personnellement, je ne me sens pas vraiment concerné. Ce plan divin est déjà descendu depuis longtemps et la porte est ouverte depuis longtemps qui permet aux êtres humains d'entrer en relation avec ce plan divin. Même si une société dans laquelle tous les hommes seraient exclusivement inspirés par l'amour et le non-égoïsme ne voit jamais le jour, par contre des milliers d'hommes pourraient témoigner qu'une transformation radicale est possible. Je ne vois pas en quoi un sage peut aller plus loin aujourd'hui que ne l'a été le Bouddha. La Mère de l'ashram d'Aurobindo a dit à une personne que je connais bien : "Ici, nous commençons là où Ramana Maharshi s'est arrêté". En moi, cette phrase n'a aucun écho. Mais, enfin, encore une fois, cela n'engage que moi. Personnellement, j'en reviendrai inlassablement à l'amour, la compassion, la miséricorde ici et maintenant.
1. Chez Albin Michel, coll. Spiritualités Vivantes.

A lire :
Ashrams et Confidence impersonnelles, entretien avec Gilles Farcet (éd. Albin Michel).
Tous ses autres livres se trouvent aux éditions La Table Ronde où viennent d'être réédités
les 4 volumes de : A la recherche de Soi.


L’amour de l’instant

Voilà un homme qui ne croit pas dans l’Histoire, ni dans l’Économie, ni dans aucun des grands mots que nos Académies nous obligent à écrire avec des majuscules, État, Église, Esprit...
Autant de mots qui, pour lui, comptent beaucoup moins que les petits, comme robe, arbre, peau ou matin de pluie.
Un homme qui, pourtant, croit à l’Amour comme un fou - en lui reconnaissant un A immense.
Un amoureux permanent, mais qui a su intégrer à sa jubilation et à ses fièvres la lenteur, la patience, le silence, et même le vide. Un homme qui sait nous faire ressentir la plénitude lumineuse même de ce qui pourrait ressembler à des absences grises, mais avec tant de subtilité qu’il nous fait tressaillir longtemps encore après que nous l’ayons lu. Pendant des années, il publia dans de petites maisons (aux éditions Brandes par exemple, ou aux Paroles d’Aube, ou au Temps qu’il fait, chez Théodore Balmoral, ou encore, et surtout, chez Fata Morgana). Et voilà qu’en 1992, la grande maison Gallimard, qui devait le suivre de l’œil depuis longtemps, publie son magnifique portrait de François d’Assise (il ne dit pas “Saint”, ça porte une trop grande capitale). Le Très-bas est un chef-d’œuvre. Christian Bobin s’est mis à avoir beaucoup de succès, mais cela ne l’a pas abîmé.

Nouvelles Clés : D’où vous vient votre grand calme ?
Christian Bobin : Cela doit venir de très loin. De l’enfance. Les livres viennent de là, à mon avis. Le bavardage des livres vient d’un état muet de l’enfance. Bien avant de savoir lire et écrire, il y a des choses qui se passent. Ou qui ne se passent pas. J’ai la chance d’être issu d’une famille calme, tranquille. Je me suis toujours senti aimé.
Et puis, chez nous, il n’y a pas d’événements. Je viens du Creusot.
« Les anges ne sont pas des personnes
ne sont que des silences de purs silences gardiens
On peut en voir souvent si on regarde bien dans les jardins publics auprès d’une femme penchée sur son enfant ou d’un arbre incliné
sur son ombre. »
(in La vie passante)

N.C. : Vous vivez toujours là-bas et vous vous y sentez visiblement à l’aise...
C.B. : Peut-être qu’un fil ne s’est jamais rompu, à la base.
À la maison, le sentiment dominant, la note qui donnait le ton, et qui demeure la mienne aujourd’hui encore, c’est un sentiment étrangement heureux que rien ne se passe, bien que l’on attende toujours qu’il se passe quelque chose.
Cela semble contradictoire, mais ça va au contraire très bien ensemble. Je n’ai pratiquement aucun souvenir d’enfance.
Je n’imagine pas, un jour, écrire mes mémoires.
Cela tiendrait en deux ou trois pages maximum !
Sur mon enfance règne un sentiment de blancheur.
Une lumière étale, dans une ville tenue de main ferme par une industrie solide, où tout paraissait devoir durer pour l’éternité. Pourtant, dès l’époque de ma naissance, en 1951, ce monde-là s’écroulait. Mais la note de base, ce sentiment à la fois d’indifférence et d’attente par rapport au monde, je l’ai tenu. Beaucoup de choses sont passées sur moi sans laisser de traces. Je les vois, j’en prends connaissance, mais elles glissent... Ce n’est pas du tout du mépris, ni de l’ignorance. Je lis les journaux, de la rubrique sportive jusqu’à la politique. Je prends connaissance du plus de choses possible. Mais ça me traverse.
Bien sûr, il y a parfois des moments d’éveil - mai 68, ou la chute du mur de Berlin. Mais ce sont des phénomènes collectifs, difficiles à penser. Je n’ai pas la tête organisée politiquement, et bien peu de goût, c’est le moins que l’on puisse dire, pour ce qui est collectif. Par exemple, je n’ai jamais craint de ne pas être publié. La perspective qu’on refuse tout ce que j’écrirais me laissait totalement indifférent. Je m’en fichais vraiment - j’ai compris peu à peu que cet état n’était pas forcément celui de tous ceux qui écrivent. Pour moi, il en fut ainsi dès que, adolescent, j’ai commencé à écrire mes premiers poèmes.

N.C. : En vous lisant, on se dit que, pour vous, l’essentiel tient aux détails...
C.B. : Ça va avec le reste, avec cet autre système mental - le mot “système” me heurte un peu, mais pour aller vite je le dirai quand même - : ce mélange d’apathie et de détachement, qui permet une acuité formidable sur ce qui se passe. Au fond, c’est aussi bête que ça.
C’est-à-dire que je me sens, dans la société, comme le gosse dans la cour de récréation qui ne participe pas aux jeux des autres. Ce n’est pas qu’il soit rejeté. Ce n’est pas qu’il méprise les autres - j’étais plutôt éperdu d’admiration. Mais je faisais toujours un pas de côté...
Tous les enfants sont là, dans la cour, ils sautent, ils crient, ils jouent. Et c’est très bien.
Mais il y en a un qui est à l’écart, assis dans un coin, et qui regarde. Il a une vue fabuleuse sur ce qui se passe. Eh bien, pour moi, cette situation n’a jamais pris fin. Je suis toujours là, assis dans la cour de récréation.

N. C. : Tout en demeurant assis dans la cour de récréation, vous avez tout de même
fait des études ?
C.B. : Oui, de philo. Mais là aussi, j’ai regardé passer les trains. Je dois avouer que j’ai eu un coup de foudre pour Platon. Et pour Kierkegaard, que j’aimais énormément. Il n’y a pas de hasard : c’est l’une des figures les plus ensauvagées de l’histoire de la philosophie. Il est à peu près le seul de l’époque qui ait osé, avec une pensée ferme, cohérente, résister à l’énorme vague hegélienne - résister à Hegel, qui portait déjà le bébé Marx dans son ventre ! Au nom de quoi résistait-il ? Au nom du souci de l’individuel, du singulier, contre la pensée globalisante, généralisante et, en germe, totalisante, totalitaire ! Mais rien, peut-être, n’a vraiment changé depuis Kierkegaard. Il y a toujours des normes qui, à ne pas être respectées, vous font risquer gros. Au minimum : le prix de la solitude. Heureusement, en ce qui me concerne, j’ai de bonnes racines. C’est aussi pour cela que j’ai eu envie d’écrire sur François d’Assise.
C’est quelqu’un qui parle du ciel, d’accord - en un sens, il ne parle même que de ça - mais il en parle avec un goût incroyable pour la terre. C’était un être profondément incarné.
Tout au long des années soixante-dix, j’ai cheminé seul, hors des endroits où il “fallait être”.
Je dois dire que je ne me suis jamais senti le moindre besoin de maître - ceci vraisemblablement parce que j’ai eu un père qui était vraiment un père. Ce qui me frappait le plus chez les intellectuels et les littéraires qui menaient le train (où je ne serais monté pour rien au monde, même pour un petit trajet) - le train de la langue, de la parole, de la littérature (qui correspondait aussi à d’autres choses sur le plan social) - c’était leur terrible froideur.
Des courants d’air glacé. Ça sentait la mort. J’ai toujours senti la mort dans les pensées désincarnées, d’ordre général, dans l’abstrait. Parfois, cela donne de très beaux livres.
Mais je ne saurais davantage entrer dans une théorie littéraire que dans une théorie politique ou scientifique, parce que théoriser, c’est endosser les vêtements de la mort, et que ça ne m’intéresse pas.
« Il y a bien d’ailleurs un âne dans la vie de François.
Il dort quand François dort, il mange quand François mange, il prie quand François prie. Il ne le quitte jamais, l’accompagne du premier jour. C’est le corps de François d’Assise, c’est son propre corps qu’il appelle ainsi : “mon frère l’âne”
- manière de s’en détacher sans le rejeter, car c’est avec ce compagnon qu’il faut aller au ciel, avec cette chair impatiente et ces désirs encombrants : pas d’autre accès aux sommets éternels que par cette voie-là, escarpée, caillouteuse,
un vrai chemin de mulet. »
(in Le Très-bas)

N.C. : Un sage oriental dirait que vous avez cherché à éviter le piège du mental.
C.B. : Oui, on peut dire ça. Ce ne fut pas toujours évident. Mais je me suis entêté, avec un opiniâtreté enfantine.
J’ai continué mordicus à écrire - et à vivre - à ma façon.
Le problème, c’est que le moule universitaire m’apparut vite,
lui aussi, mortuaire. Je lisais énormément, mais la plupart des lectures n’entraient pas dans ma vie. Je voyais passer une intelligence, mais je ne la ressentais pas comme déterminante dans mon incarnation. Je me suis donc retrouvé au chômage ! (rires).
J’ai connu les petits boulots - j’ai notamment été garçon de salle dans un hôpital - mais rarement plus d’un mois.
Mon meilleur souvenir de cette époque, c’est d’avoir passé des journées entières à la bibliothèque municipale.
Toujours la même chose. C’est un univers féminin, où règne une présence animale du livre.
Et puis je me suis retrouvé dans un institut de recherche, qui s’intéressait à l’archéologie industrielle. J’y étais chargé de l’organisation matérielle des colloques.
De ce poste d’observation tranquille, j’ai regardé passer l’air du temps. Et j’ai ainsi vu, chose dramatique, comment l’économique, ne se suffisant apparemment pas de son seul domaine, a commencé à se répandre, comme une épidémie, ou comme une hémorragie, dans l’ensemble du champ culturel. C’est-à-dire que j’ai assisté à ce moment grotesque où les gens de culture ont commencé à parler de gestion.
L’état social des choses, tout comme l’état mental d’une époque, ont volontiers tendance à nous paraître éternels. Toutes les épaisseurs qui nous séparent les uns des autres, toutes les lourdeurs sociales, les stupidités politiques, on vit ça comme devant durer toujours. On le pensait, par exemple, de l’Union Soviétique. Et tout s’est pourtant écroulé d’un seul coup, de manière imprévisible. Voilà vingt ans que nous vivons sous le règne de béton du discours économique, cette chappe de néant, ce discours qui fait penser aux langues mortes. Mais cela n’est pas tenable, et donc ça ne va pas tenir.
Je ne peux pas dire quand, mais je sais que ça va craquer, et - lorsque j’observe les gens jeunes et ce qui, de temps en temps, apparaît d’eux, en surface - cela se fera sans doute avec une violence incroyable.

N.C. : Vous écriviez depuis une quinzaine d’années, grosso modo pour un petit cercle de cinq cents lecteurs, et voilà que vous devenez tout d’un coup célèbre, et que partout on se met à prononcer votre nom avec une sorte de vénération.
C.B. : N’exagérons pas, je ne suis pas si connu... Mais peu importe, je me dis que, puisqu’ils plaisent, mes bouquins doivent mordre sur un air du temps, sur quelque chose qui est en train de venir. Sur une soif. Heureusement, les économistes auront beau multiplier les études de marché, on ne pourra jamais complètement industrialiser le livre. Les éditeurs le savent bien : il y a quelque chose d’essentiellement imprévisible dans l’émergence d’un grand livre.
C’est bizarre, mais je pense que les livres ne sont pas, contrairement à ce qu’on dit, de l’ordre de la littérature, qui est finalement un petit canton, mais de l’ordre de la vie, c’est-à-dire du désir. Or, on ne peut pas susciter artificiellement un désir. Les besoins, oui, on peut les créer et les satisfaire, ou pas. J’ai besoin d’une pomme, je l’achète, je la mange, le besoin est momentanément éteint. Le désir, c’est autre chose, c’est une histoire d’amour, une histoire passionnelle qui va entrer loin dans la vie de l’autre. Le désir ébranle la chair, l’esprit, tout.

N.C. : Nouveauté et renouvellement... Pourtant, on dit que vous ne quittez jamais Le Creusot, que vous ne voyagez jamais !
C.B. : Je n’ai jamais eu le goût du voyage, c’est vrai. Une seule chose m’intéresse :
la rencontre. Je pense qu’elle peut se faire à la porte de chez moi comme au bout du monde. Je ne ressens pas la nécessité de donner à mes rencontres des paysages autres, parce que je crois que tout est là, dans la cour de récréation où le gosse est assis et regarde les autres jouer. C’est une petite cour, dans une petite école, dans une petite province, et pourtant l’univers entier est là. Ça, j’en suis persuadé.

N.C. : C’est le Siddharta de Herman Hesse, qui, après une vie passée à chercher aux quatre coins du monde, découvre que tout se trouvait là, au bord de la rivière. Vous, vous êtes tombé dedans quand vous étiez petit !
C.B. : Un coup de chance ! Qu’on soit riche ou pauvre, qu’on voyage très loin ou qu’on reste sur place, nous vivons tous, finalement sur une poignée de pauvres choses, de pauvres idées fixes, une poignée de désirs. La richesse, la luxuriance, vient de la forme qu’on lui donne.
Et cette forme est unique pour chacun. •
À lire de Christian Bobin :
- La vie passante ; Éloge du rien, la part manquante ; Une petite robe rouge, éd. F.Morgana.
- Le Très-bas, éd. Gallimard et Folio.

Retour menu


Déesse sauvage


“L’homme et la femme sont différents, nous dit Joëlle de Gravelaine, leurs extases ne sont pas les mêmes.” Plutôt que d’en déduire une sorte d’incommunicabilité féministe, la fondatrice de la célèbre collection Réponses1 a décidé de nous raconter l’origine sacrée de l’extase des femmes, persuadée que cela peut aider à l’illumination des hommes.
Louve, chouette ou chatte, par Joëlle de Gravelaine. En 1985, après quarante ans de route, pour jeter une première synthèse entre ses domaines de prédilection, où s’articulent symbolique, poésie, mythe, psychologie des profondeurs, elle fait de Lilith - fidèle servante du Créateur - son sujet d’étude, en publiant un ouvrage astrologique et mythologique sous le titre Le retour de Lilith : la lune noire.
A travers les ambiguïtés du désir et de la rébellion de la première compagne d’Adam (avant Eve !), elle s’attaque à un moment passionnant de l’inconscient collectif : celui où, notamment par la Bible interposée, le nouvel ordre patriarcal décide d’enfermer la sauvagerie du désir féminin en enfer.
Joëlle de Gravelaine boucle aujourd’hui son plaidoyer sur la nature du féminin avec La déesse sauvage1. Elle y raconte que la Terre est à l’image de la Mère et vice versa, Terre mère, Magna Mater, donneuse de vie et de mort, maîtresse des arbres et des bêtes sauvages, à la fois primitive, subtile, spirituelle, androgyne, louve, serpent, truie et jument. Elle dénonce l’attitude malhonnête des Grecs à l’endroit des déesses - d’Ishtar à Athéna en passant par Isis, Démeter, Ereshkigal -, leur propension obstinée à les réduire à l’état d’ogresses sataniques et de mères destructrices, vidées de tout appel à la vie et à la résurrection. Position misogyne récupérée et entretenue plus tard par la tradition judéo-chrétienne.
Résultat : encore nombreux sont ceux que le désir sauvage, la jouissance, l’instinct de la femme archétypale, embarrasse considérablement. Ils contestent donc la légitimité de la Déesse des origines, et ce faisant, nient tout bonnement le rôle de la femme dans le monde.

Nouvelles Clés : Votre “déesse sauvage” ressemble à un véritable manifeste !
J. de G : Mes intentions étaient très claires. Dans tous les récits de la création du monde, il y a un présupposé bien installé qui consiste à remarquer que les hommes, le masculin, se sont emparés du ciel avec les eaux d’en haut contre les eaux d’en bas, qui seraient féminines. Pourquoi pas ? Ce qui me gêne, c’est qu’ils soient arrivés à convaincre tout le monde depuis des millénaires que le ciel, c’est mieux que la terre. J’ai donc un peu poussé les choses dans la direction de l’empathie en disant qu’on vivait dans un monde où on avait tellement survalorisé l’Esprit, le masculin, l’intellect, que ça se faisait au détriment de l’âme, du sensible et qu’on était tous en train d’en crever. Quand je défends ma Déesse sauvage, je défends donc tout simplement un féminin primitif, authentique, fécond, vivant.

N.C : Des guerrières amoureuses capables d’assumer une dimension spirituelle, il en existe ?
J.d.G : J’adore l’histoire de la Loba Huesera - dite “la louve” ou “la femme aux os”. Son travail consiste à ramasser des os dans le désert, en particulier des os de loup. Dès qu’elle a réuni tous les os d’un squelette, elle se met à chanter si fort que la terre tremble. Alors, peu à peu, le loup se reconstitue. Il se dresse, court vers le canyon et, frappé par un éclat de lune, se transforme en femme qui rit, libre et heureuse. Voilà comment, moi, je vois cette espèce de connexion toute directe avec les puissances de la terre, du chant, du rythme, et tout ça débouche sur une résurrection gaie, qui se passe par le truchement d’un animal formidable : le loup.

N.C : N’y avait-il pas déjà dans le féminisme, une tentative immature d’utiliser le masque de Kali ?
J. de G : Kali n’a rien à voir avec le féminisme ! Avec sa grande roue, cette espèce de pressoir de sang, il y a simultanément mort et vie. Dans le féminisme, il y a eu un combat qui visait à exclure l’homme par rage et haine. Ma position est tout sauf une position de haine. Je prends avec humour leurs revendications d’un ciel supposé meilleur que la terre et je revendique la terre parce qu’elle est concrète et qu’elle donne des fruits ; mais en aucun cas je ne me situe en guerre contre l’homme. Mieux : je défends l’androgynat que l’on retrouve d’ailleurs à travers la déesse mère, le serpent, les jumeaux impairs et créateurs du monde.
Ce que je revendique, c’est le droit pour la femme, d’exprimer le désir de ce qu’elle a de plus vivant en elle et sans hypocrisie, éventuellement son désir le plus sauvagement sexuel, ou maternel, sans cette espèce de parure de dentelles ridicule dont on l’affuble. De même, je revendique le droit pour l’homme d’assurer sa part de féminité, son anima. Le monde tend d’ailleurs vers une certaine forme d’androgynat. C’est ce qui peut le sauver le monde. L’androgynat est en effet une façon d’éliminer la peur de l’autre. A partir du moment où l’on commence à savoir ce que ressent l’autre, comment et pourquoi il l’éprouve, on fait tomber des barrières.Ce qui fait peur, c’est la différence - le plus élémentaire des racismes.

N.C : Le fait que les pères revendiquent aujourd’hui leur part de responsabilité dans la grossesse et la naissance, avec tout ce que cela implique d’amour et de sensualité, signifie-t-il que l’androgynat est en route ?
J. de G : Jung disait : “Il faut qu’un vieil homme devienne maternel.” C’est joli et c’est vrai. Pourquoi serions-nous éternellement des êtres coupés en deux, qui n’auraient pas le droit d’avoir en même temps une âme et un esprit, une sensibilité une violence féminine et masculine ? Les déesses s’amusent beaucoup pour cette raison, en particulier Ishtar, qui est à la fois déesse de l’amour et guerrière. Ça heurte la tradition masculine, au point qu’il y en a qui contestent qu’il puisse exister une déesse incarnant à la fois une violence de guerrière et une passion d’amoureuse. Mais enfin, les femmes sont toutes comme ça ! Pour quelle obscure raison seuls les hommes auraient-ils le droit d’être sauvages - j’entends une sauvagerie au sens de la forêt non de la barbarie ? Cela dit, je pense que l’androgynat est un stade dans lequel il ne faut pas rester. Passons par là, mais au bout du compte, restons homme ou femme. Il n’y a rien de plus effroyable qu’une femme entièrement virile qui a oublié sa part de tendresse.

N.C : Comment la mythologie de la déesse s’articule-t-elle avec l’astrologie ?
J. de G : L’astrologie, je considérais ça comme une blague. Mon père s’y était intéressé à ses dépens. Je m’étais jurée de ne jamais y toucher. J’ai eu une enfance difficile, comme tout les mômes qui perdent leurs parents de bonne heure. Seulement, soit on se laisse engloutir par le malheur, soit on utilise en soi les réserves d’énergie pour remonter à la surface. J’ai toujours pensé que la vitalité était une vertu. C’est en tout cas ce qui m’a permis de gagner mon pain, de me débrouiller, de découvrir qu’on ne peut compter que sur soi-même, que les bonheurs sont éphémères. Je suis devenue l’assistante d’un ami de mon père avec qui j’ai pratiqué l’astrologie, sans conviction, juste pour manger. En parallèle, comme il y avait de la littérature dans l’écuelle familiale (Blaise Cendrars était mon parrain), j’ai pu lire pas mal de choses et développer ainsi mes désirs et centres d’intérêt. Associés aux rencontres de la vie (comme avec Jean Carteret, qui m’a aidé à m’accomplir), j’ai commencé à préciser mes recherches, en l’occurrence à approfondir l’astrologie. Trente ans après, la rédaction de Lilith a été à la fois l’aboutissement et le commencement de quelque chose, le lien entre astrologie et psychologie des profondeurs. Aujourd’hui, je travaille beaucoup avec des psychiatres et des psychanalystes.


N.C : A quel moment avez-vous vraiment basculé dans l’astrologie ?
J. de G : C’est à cause de l’astrologie médicale. J’avais reçu la mission de tracer des centaines de thèmes de tuberculeux et de paralysés. Sans y croire. Arrivée au bout, je suis tombée sur des répétitions incroyables qui ne pouvaient pas être dues au hasard. Ça m’a agacée et je me suis trouvée en quelque sorte obligée de continuer. Depuis 1949, je n’ai plus arrêté. Ce qui, progressivement, m’a amenée à écrire des livres comme La voie du soleil, qui est une initiation poétique. Pour moi en effet l’astrologie est un langage poétique entre l’homme et l’univers.

N.C : L’astrologie reposerait donc davantage sur des intuitions fulgurantes que sur une longue observation empirique ?
J. de G : C’est une réalité très incarnée quand même ! Seulement, on ne peut pas dire, au niveau de la prédiction, si ça va être vécu ou non. Alors “intuition fulgurante” ? Oui. Les meilleurs thèmes sont ceux que vous faites sans réfléchir, en osant vous jeter à la découverte de l’autre sans retenue. C’est une extraordinaire mobilisation d’énergie, une jouissance fantastique... Voilà quelques années, j’ai passé quatre heures que je n’oublierai pas avec Fellini. Ce jour-là, en réalisant son étude astrologique, j’ai ressenti ce côté jubilatoire, ce sentiment d’être en même temps un homme et une femme. Le plus fort, c’est que Fellini le ressentait aussi.. A lui qui refusait toute interview, j’avais envoyé un mot : “Vous avez le thème d’un grand moraliste.” Il avait ri : “Moraliste, moi ?... C’est tout à fait vrai !” et accepta la rencontre. Je l’ai attaqué à l’aztèque : “Vous êtes né un jour aigle.” Il a apporté un sceptre orné d’un aigle et a souri. Sa conjonction soleil-lune racontait un androgynat réussi. Il a sorti une petite statue mi-homme, mi-femme. Plus tard, il m’ a dit : “Dans La Strada, Gelsmina, c’est moi aussi.” Lorsque je fonctionne sans filtre, d’instinct, avec spontanéité, je me sens complètement du côté de la déesse mère, de cette féminité définie par Kaiserling comme “tellurique”.

N.C : Quelle est alors votre réaction quant à la distinction que les scientifiques proposent entre astronomie et astrologie ?
J. de G : Je partage leur point de vue. Nous parlons d’un ciel symbolique, nous utilisons des mouvements planétaires parce que c’est notre grille de décodage, mais ça s’arrête là. On ne parle pas du même ciel. Même s’ils sont en résonnance. Comment expliquer celle-ci, cela me reste mystérieux. Du côté de la mécanique quantique et des approches systémiques, ils disent, à leur tour, que “ce qui est en haut est en bas”, que nous sommes fait de la même poussière que les étoiles ; ils parlent de cette inséparabilité de la matière, et là, on parle bien de la même chose. Le fait est qu’à l’intérieur du microcosme humain existe la réplique exacte du macrocosme galactique. J’ai toujours été frappée de constater que ce sont les êtres les plus collés à leur thème qui sont les plus épanouis. Quand on voit le thème d’un Freud ou d’un Adler, on rit, tellement ils SONT leur thème ! Ils ne pouvaient pas inventer, ni parler d’autres choses, ni émettre d’autres théories que les leurs ! Il est aussi curieux de voir à quel point les poètes expriment sans le savoir les éléments forts de leur thème, parfois des phrases entières ! Les vrais artistes accomplissent leur destin à travers leurs œuvres. En cela, l’astrologie pourrait servir de critère d’authenticité. Un artiste qui frime, ça se voit. Cela pose bien sûr le problème de la liberté. Le destin est un rendez-vous que nous avons avec nous-même et que nous devons assumer. L’intervention de l’astrologue dans ce rendez-vous doit être subtil. La prédiction par exemple est aliénante. On peut certes essayer de mettre en garde quelqu’un, en proposant une façon de vivre un transit, un aspect planétaire particulièrement difficile. Je suis convaincue qu’il y a toujours une possibilité de faire des choses très positives avec ce qu’il y a de plus menaçant dans un thème. Les thèmes tragiques de grands créateurs sont là pour le prouver. Il y a aussi une raison technique simple pour refuser la prédiction : en astrologie, on ne peut pas faire la différence entre un événement symbolique et un événement concret. Ça contraint à une extrême prudence. Et puis on n’a pas le droit de casser le moral des gens.

N.C : L’ère du Verseau est-elle selon vous l’ère de la liberté individuelle ?
J. de G : C’est ne voir qu’un versant. Tous les signes ont leur zone d’ombre et de lumière. Uranus est le maître du Verseau : cela fait des grands révolutionnaires ou de grands dictateurs. On nous parle de liberté, d’universalité et en même temps se développent les pires nationalismes. Tout ce qui est supposé libérer l’homme nous expose à des choses abominables. Les manipulations génétiques, les bienfaits de la télévision, toutes les choses sur lesquelles on s’interroge. J’ai la conviction que l’ère du Verseau est celle qui pose le problème de la responsabilité du savant. S’il invente en restant responsable, il offrira à l’homme une formidable liberté. Bien sûr, il y a science et science. Quand on lit les démarches d’un certain nombre de scientifiques cartésiens, on craint pour le sacré. Mais il y a aussi les autres, ceux qui s’intéressent à la théorie du chaos, à la physique nucléaire, on se dit que ceux là ont le sens de l’inséparabilité de la matière et des fonctions des cerveaux droit et gauche. Il y a eu une science séparatrice. Une autre, que certains diraient holistique, devrait logiquement prendre de plus en plus d’importance.

N.C : D’où cette conjonction science/spiritualité qui est en train de se faire ?
J. de G : Ou de se défaire ! Si on en parle beaucoup, c’est peut-être qu’elle se défait. On a commencé à une certaine époque à parler communication, et on est rentré dans une incommunicabilité totale. Plus personne ne se parle. J’affirme que quand on commence à entendre parler d’un mot avec insistance, il faut se méfier. Je suis inquiète de voir à quel point on parle de solidarité en ce moment. On nous parle de contact avec l’univers et on tombe dans le particularisme le plus étriqué. C’est de l’essence Verseau.

N.C : Pour en revenir à la déesse sauvage, ne renvoie-t-elle pas à quelque chose d’animal, peut-être à un paradis de perfection animale ?
J. de G : Qu’est-ce que l’âme ? C’est ce qui permet de chanter, non ? Pour qu’il y ait une âme, il faut de la jubilation. Est-ce qu’il y a chez l’animal ou le végétal de la jubilation ?
A l’évidence, oui. N’allons-nous pas un peu trop vite en disant que l’animal n’a pas de conscience réflexive ou pas d’âme ? Dans le jappement d’un chien ou la voluptueuse caresse du chat, il y a de la jubilation. Mais c’est vrai qu’il y a sûrement pas d’esprit au sens où le masculin l’entend.

N.C : Dans La Déesse Sauvage2 vous racontez une expérience qui vous est arrivée dans un temple en Egypte, où vous avez ressenti les contractions d’un accouchement. De telles expériences sont jubilatoires aussi ?
J. de G : Tout à fait. J’étais partie en voyage sur le Nil. Je me suis retrouvée à visiter Denderah et plus précisément la crypte du temple d’Isis-Hathor. Face à un mur, plongée dans l’obscurité j’ai ressenti, c’est vrai, de violentes contractions d’accouchement. Je me suis tournée vers un autre mur, yeux clos toujours et j’ai vu intérieurement les cornes d’Hathor, son disque rouge, avec le sentiment d’être entraînée dans une danse d’électrons. Après ces deux expériences, j’ai appris que sur ces parois figuraient, d’un côté un texte (en hiéroglyphes) sur la naissance physique, de l’autre un texte sur la naissance spirituelle Seules les femmes peuvent vivre ces sensations. Peut-être parce qu’elles sont par définition plus ouvertes, prêtes à accepter de se laisser traverser par des forces, des énergies qui les dépassent.
1- Editions Robert Laffont.
2- La Déesse sauvage : les divinités féminines, mères et prostituées, magiciennes et initiatrices, éd. Dangles. La lune Noire, ou le retour de Lilith, L’Espace Bleu.
• A lire, de Joëlle de Gravelaine :
Connaissez-vous par votre signe astral, éd. Jacques Grancher

Retour menu


Un Maître Homme

L'un des grands disciples du sage allemand qui a quitté son vêtement de chair, nous donne ici son feeling sur l'enseignement et l'héritage de cet homme qui se servait des états d'âme quotidiens comme matière première de la transformation intérieure.

Nouvelles Clés : Graf Dürckheim est mort le 28 décembre 1988. Vous dirigez le Centre qui porte son nom. Vous étiez donc très proches ?
Jacques Castermane : Rien, mais alors rien ne semblait devoir aboutir à cette rencontre, à ces vingt- deux ans de travail avec lui et à cette sorte de filiation. Sans doute est-ce le hasard qui s'écrit destin ? Notre rencontre date de l'année 1967. C'était à Bruxelles à la Maison d'Erasme, où Graf Dürckheim participait à un colloque. Tout de suite le courant est passé. J'étais profondément touché par ce qu'il disait et surtout par sa façon d'être là. Et comme il a bien voulu l'écrire dans la préface de mon livre "je vois encore Jacques Castermane à la Maison d'Erasme, dans son habit bleu, assis sur ma droite. Et, comme cela arrive parfois lorsqu'on fait une conférence, j'avais l'impression que je parlais plus particulièrement pour lui, impressionné par sa capacité d'écouter."

N.C. : Vous êtes devenu son disciple ?
J.C. : Je ne savais rien de ce que pouvait être une relation entre maître et disciple. Mais il est vrai que quelques années plus tard je ne pouvais plus l'appeler autrement. Après cependant beaucoup d'hésitations, au point de lui demander un jour comment il voyait la différence entre les deux. "La différence entre celui qu'on appelle le maître et celui qu'on appelle le disciple ?
Il n'y en a pas, tous deux sont sur le même chemin, si ce n'est que chez celui qu'on appelle le maître cela se voit déjà un peu plus !"

N.C. : Il était difficile d'être le disciple de Graf Dürckheim ?
J.C. : Par rapport à lui, non. Par rapport à moi-même, oui. Parce que je me suis senti accompagné, jamais dirigé. Autrement dit j'avais l'impression que ma responsabilité était totale, que jamais il ne me dirait faites ceci ou ne faites pas cela. Dans son beau livre sur le Maître intérieur il dit clairement que le maître est en nous-même, que c'est notre noyau profond, ce qu'il appelle notre Etre essentiel. Pendant ces années d'accompagnement il ne m'a jamais demandé d'obéir à sa voix mais il m'a appris à écouter et à prendre au sérieux ma voix intérieure.

N.C. : Avez-vous un souvenir qui domine les autres ?
J.C. : Mille ! Et sans doute est-ce normal après sa mort, ils sont plus vivants que jamais, précis. Mais il est vrai qu'il en est deux qui sans doute dominent les autres. Le premier est la rencontre, déjà évoquée plus haut, le second est le jour où il m'a invité à travailler en son nom.

Graf Dürckheim :
« Le rationnel, c'est la force de distinguer. Si vous pouvez faire la distinction entre la profondeur de l'homme et sa vie superficielle, alors c'est que vous pouvez rendre compte de votre situation telle qu'elle est et trouve un langage qui puisse exprimer le résultat de votre recherche »

N.C. : Comment cela s'est-il passé ?
J.C. : C'était en juin 1980. Depuis quelques années j'avais pris la décision d'aller voir Graf Dürckheim une fois par mois, dans la mesure du possible. Mille deux cents kilomètres pour être une heure ou deux avec lui ! Je me réjouissais chaque fois de cette rencontre et je sais qu'il était heureux de ce moment passé ensemble. Ce jour-là il m'a reçu dans sa petite maison en haut du village. Son lieu, son refuge du soir et du dimanche. Un véritable petit musée composé des objets qui l'accompagnaient depuis plus d'un demi-siècle. Une maison où peu de personnes sont entrées ; les leçons se donnaient dans une autre maison au centre du village, le Doktorhaus. Bien que malade d'une sérieuse bronchite il aimait être seul. Tout à coup le cours de la conversation a changé et il m'a dit : "Je fais confiance à votre façon de me comprendre et j'aimerais que vous travailliez en mon nom."

N.C. : Vous vous y attendiez ?
J.C. : Pas du tout. J'avais l'impression curieuse de recevoir sur mes épaules un seau d'eau glacée qui en même temps était chaude ! Un long silence a profondément relié sa proposition et ma réponse. Je l'ai remercié et je me souviens exactement des mots que j'ai prononcés : "C'est un cadeau que je ne mériterai jamais et, en même temps, je m'en sentirai responsable le temps qui me reste à vivre." Graf Dürckheim a inauguré le Centre qui porte son nom le 12 juillet 1981.

N.C. : Qu'avez-vous ressenti lorsque vous avez appris sa mort ?
J.C. : Des amis allemands m'ont téléphoné en fin de soirée le 28 décembre. Ce n' était pas inattendu, au contraire. Je savais pour l'avoir revu quelques semaines plus tôt que cela pouvait arriver à chaque instant. Il n'empêche que ce qui m'a envahit, doucement, c'est une profonde tristesse. La tristesse de la séparation définitive de l'être proche. Mais en même temps je peux dire que j'ai reçu cette nouvelle très calmement parce que dans l'ordre des choses, c'est-à-dire qu'un travail sur le Chemin vous invite à intégrer ce qu'on appelle la vie et ce qu'on appelle la mort. Nous avions bien souvent envisagé le thème de la mort.

N.C. : Que vous disait-il de la mort ?
J.C. : Là encore me reviennent en mémoire quantité de souvenirs. Le 29 décembre, Christina et moi avons pris la route à quatre heures du matin pour le revoir une dernière fois. Graf Dürckheim reposait dans son bureau, là où je l'avais rencontré si souvent. Dès l'instant où je pénétrais dans cette petite pièce de quatre mètres sur quatre, je me sentais touché par une ambiance pénétrante et enveloppante : un silence.
Et dans cette dernière rencontre s'imposait le souvenir de ce qu'il disait du silence : "il y a le silence de la mort, où plus rien ne bouge ; et il y a le silence de la vie où plus rien n'arrête le mouvement de la transformation". Ce silence impressionnant était celui de la vie. Ou, comme il aimait à le dire, le silence de la grande Vie ?
Dans le cadre d'une leçon, Graf Dürckheim me pose une question inattendue : "Jacques, pensez-vous à la mort chaque jour ?" Il ne me faut pas réfléchir longtemps pour répondre que non. "Quel âge avez-vous ?" J'avais quarante-deux ans. "Si à quarante-deux ans on ne pense pas à la mort chaque jour c'est l'expression d'un manque de maturité !"

N.C. : Graf Dürckheim avait accepté sa mort ?
J.C. : Oui. Non seulement sa mort mais son mourir. "La mort, cette amie qui vous prend par la main pour vous conduire sur le seuil d'une nouvelle vie..." Voilà encore une phrase qui remonte à ma mémoire. Je ne l'oublierai jamais, bien que je ne l'ai entendu prononcer qu'une seule fois. A entendre les proches qui l'ont accompagné les derniers jours il s'est laissé prendre par la main sereinement. Mais pendant plus d'un an Graf Dürckheim était entré dans ce que j'appelle le mourir. Il était alité, il a été hospitalisé, il a souffert.
Se mettant en Chemin, beaucoup espèrent pouvoir éviter ces ennuis. Le maître est alors cette sorte de superhomme qui a le droit de vieillir mais en gardant une apparence jeune et en restant en super-santé ! C'est mettre le Chemin au service du petit moi qui a peur de souffrir. Ce qui m'a touché, profondément, chez Graf Dürckheim c'est combien il est resté humain, tout simplement humain, jusqu'au bout. Le 25 octobre, au lendemain de son quatre-vingt-douzième anniversaire j'allai le voir à la clinique de Schopfheim. Savez-vous ce qu'il me dit ? "Le dernier danger pour le moi est de vouloir mourir héroïquement" ! Voilà ce qu'il expérimentait à deux mois de son départ. Le danger de rester encore prisonnier du moi-façade, du moi-rôle.
Un mois plus tôt il m'avait dit quelque chose de très touchant : "Je souffre assez fort. Mais c'est curieux, en acceptant cette souffrance autant qu'il m'est possible, j'ai chaque fois l'impression que ce qui en sort est quelqu'un de plus mûr !"
Ceux qui idéalisent le maître à leur convenance en imaginant qu'il va se retirer du monde dans une ultime méditation et droit comme un I doivent être déçus. En ce qui me concerne je suis bouleversé par ce témoignage authentiquement humain, profondément humain. Je sais aujourd'hui que le chemin n'a pas pour sens un surhomme mais qu'il peut faire d'un homme... un homme.

N.C. : Si vous aviez à choisir entre les qualités qui caractérisent la vie de tel ou tel homme, quelle est celle que vous choisiriez pour Graf Dürckheim ?
J.C. : Sans hésiter je choisis la bonté. Maria Hippius, sa compagne depuis une quarantaine d'année a annoncé le décès de Graf Dürckheim de la façon suivante - un grand coeur a cessé de battre. C'est très beau et c' est tellement vrai. La chaleureuse humanité qui émanait de Graf Dürckheim est sans doute la qualité qui a le plus touché ceux et celles qui l'ont approché.

N.C. : Il avait aussi beaucoup d'humour ?
J.C. : Oui, toute rencontre avec Graf Dürckheim aboutissait plus tôt ou plus tard à un grand éclat de rire. Il y a une dizaine d'années un petit groupe était réuni autour du Père Lassalle et de Graf Dürckheim. Afin de se présenter, chaque personne était invitée à se nommer puis à dire ce qui lui était facile et, au contraire, ce qui lui était particulièrement difficile. Arrive le tour du Père Lassalle qui dit : "Ce qui m'est facile c'est de me taire... ce qui m'est difficile c'est de parler." Vient ensuite Graf Dürckheim qui sourit déjà et en regardant le Père Lassalle annonce: "Ce qui m'est facile c'est de parler... ce qui m'est difficile, par contre, c'est de me taire !"
Une autre fois, en Belgique, nous étions à table. Graf Dürckheim avait à sa droite Marie-Madeleine Davy. Un garçon s'approche d'elle et lui présente un plateau garni de mets variés. Cet immense plateau était lourd de bonnes choses. Madame Davy arrête le garçon alors qu'il a à peine posé sur son assiette deux morceaux de carottes et une petite feuille de salade.
Le garçon présente le plateau à Graf Dürckheim et lui demande ce qu'il désire. Après avoir regardé, successivement et plusieurs fois ; l'assiette de Marie- Madeleine Davy et l'immense plateau, il regarde le garçon et lui dit : "Tout ce que Madame n'a pas pris !"
Cet humour il l'a manifesté jusqu'à la fin de sa vie, encore sur son lit à l'hôpital il arrivait à faire éclater de rire la personne qui lui rendait visite. Je crois qu'il manifestait de cette façon un état d'être au-delà des conditions, une sorte de détachement tout en étant au coeur des circonstances difficiles qu'il avait à vivre.
« La vie ne peut plus être ennuyeuse dès qu'un fil d'or
vous relie à votre profondeur »

N.C. : Graf Dürckheim est reconnu comme étant un maître spirituel de notre temps. il était lui-méme très religieux ?
J.C. : Il faut savoir, lorsqu'on évoque la dimension religieuse de Graf Dürckheim, que sa première préoccupation est l'homme et pas telle ou telle religion. Il est lui-même très clair sur ce sujet : "m'intéresse l'homme dans sa profondeur, dans son Etre essentiel". Pour Graf Dürckheim, l'homme est prédisposé à l'expérience de l'Etre non pas parce qu'il est chrétien ou bouddhiste mais parce qu'il est un homme ! Il n'a jamais fait l'amalgame entre religiosité et confession religieuse. Lorsque nous avons travaillé ensemble à l'ébauche de mon livre
Les leçons de Dürckheim, c'est lui qui m'a proposé d'y insérer son article intitulé "L'expérience religieuse au-delà des religions". Peu lui importait votre appartenance à tel ordre conceptuel ou philosophique, que vous soyez croyant ou incroyant. "N'oubliez jamais que dans notre travail ne doit nous préoccuper que ce que l'homme devient, et pas ce qu'il est. "Lorsque vous me demandez si lui-même était un homme religieux il est clair que je dois répondre oui ! Marie-Madeleine Davy , déjà citée, me disait un jour en désignant Graf Dürckheim qui était avec d'autres personnes "vous avez vu ses yeux ? Des yeux lavés par la grande expérience" ! C'est en ce sens que je réponds par l'affirmative. Il était nourri par ces expériences religieuses qui n'appartiennent à aucune religion particulière. Expériences qui sont au centre de son enseignement. Je l'ai vu accompagner sur ce qu'il appelait lui-même
"le chemin vers l'essentiel" des hommes et des femmes de confessions différentes aussi bien que d'autres qui confessaient un athéisme réfléchi. Au fond il s'intéressait à ce qui en chaque personne est au-delà de ces différences tout en acceptant chacun dans sa différence. Il est dommage que certains, bien inconsciemment sans doute, enferment Graf Dürckheim dans leur différence. Respecter sa mémoire exige sur ce plan d'être très conscient.

N.C. : Cet homme religieux est un thérapeute de l'âme ?
J.C. : Un thérapeute de l'homme, de l'homme entier. Graf Dürckheim reconnaît les maladies physiques, psychiques, psychosomatiques et, en regard de celle-ci, les thérapies pragmatiques qui peuvent aider l'homme a retrouver la santé, c'est- à-dire l'état d'équilibre relatif qui précède la maladie. Mais il envisage ce qu'il appelle lui-même la thérapie initiatique sur un tout autre plan. L'homme en bonne santé, sur les plans qui viennent d'être évoqués, peut être malade de ne pas être celui qu'il est au fond. Dans un langage bouddhiste, on dirait sans doute que l'homme est malade de la distance qu'il a prise avec sa vraie nature. Graf Dürckheim parle de la distance qui nous sépare de notre Etre essentiel. Les symptômes de cette maladie sont le désordre intérieur, le manque de calme intérieur, le sentiment d'insécurité qui conduit à une angoisse existentielle et aussi, il insistait beaucoup sur ce point, un manque de joie de vivre. Lorsque je dis que ce qui m'a touché lors de notre rencontre est sa façon d'être là, c'est bien de ces qualités dont il s'agit. J'avais là, devant moi, un homme de plus de soixante-dix ans duquel émanait une intense joie de vivre. De sa façon d'être là émanait la confiance, un état de confiance. Et il était calme, en ordre. Enfin il avait du temps, cette denrée si rare aujourd'hui. Non pas qu'il était inactif, au contraire. Il était à la fois un homme du monde, un écrivain, un orateur. Chaque jour il recevait huit personnes. A ces huit heures s'ajoutait l'assise en silence quotidienne. Et c'était ainsi toute l'année ! Lorsque j'évoquais son être là et son faire existentiel il revenait toujours à la dimension de l'essentiel. "L'essentiel est présent au fond de nous-même. C'est la lumière qui traverse le jade. Dès que l'homme est plus transparent à l'Etre présent dans son Etre essentiel, un premier critère est l'ouverture à uneforce qui ne le lâche plus. Cette force est à l'origine d'un ordre intérieur qui s'impose de lui-même. Et cette force a son origine et son aboutissement dans l'unité universelle. Vous vous sentez alors bien en vous- même, sans vous enfermer, et ouvert au monde, sans vous y perdre." Lorsque je lui dis qu'il avait bien de la chance, que plus rien ne le touchait, que plus rien ne pouvait lui faire perdre l'équilibre, l'énerver, il sourit et dit : "J'aimerais assez qu'il en soit ainsi ! Mais croyez bien que chaque jour encore il y a quelque chose qui me dérange. Le travail sur le chemin n'élimine pas l'insupportable mais il vous permet de le supporter."

N.C. : Un facteur important de l'enseignement de Graf Dürckheim est l'exercice. il était lui- méme un homme d'exercice ?
J.C. : Il est sans doute celui qui, en Occident, a le plus insisté sur ce qu'il appelait le corps du chemin. Beaucoup parlent de la Transcendance mais restent sans intérêt pour le corps ; d'autres animent des cours de yoga, de tai-chi ou d'expression corporelle mais n'évoquent jamais la dimension de la Transcendance : Pour Graf Dürckheim "l'exercice prépare les conditions qui permettent et favorisent la transparence pour la Transcendance". Son intérêt pour le corps est tel qu'il met en place le Personale Leibtherapie. Leib c'est le corps que l'homme "est", sa façon d'être là. Il m'avait invité à remplacer une fois pour toutes le mot corps par les mots "la façon d'être là".
Quant à lui, il pratiquait principalement l'assise en silence, ce que le Japon appelle le zazen. Chaque matin, jusqu'à plus de quatre-vingt- cinq ans, il introduisait et animait l'exercice de l'assise. Mais avant de rejoindre ses élèves et disciples à 6 h 45, il avait déjà pris le temps de faire une ou deux assises d'une demi-heure seul, dans sa chambre. Il faut savoir que pour Graf Dürckheim l'exercice était partout. Au début des années 80 il ne voyait plus très bien.
Il souffrait de cette affection visuelle qui vous laisse, au plus, une vision périphérique un peu trouble. Il aimait être accompagné pour une promenade qu'il affectionnait tout particulièrement. Je l'accompagnais dans cette allée majestueuse de la Forêt-Noire lorsqu'il m'invite à arrêter. "Restons ici un moment en silence. Ecoutez... écoutez le silence de la forêt. " Nous sommes restés de longues minutes, sans le moindre mouvement, à l'écoute... "Vous entendez ? Il y a les oiseaux qui chantent, le bruit du vent entre les arbres... mais écoutez... derrière ces bruits il y a le silence, le grand Silence qui est langage de l'Etre..." Nous avons ensuite repris notre promenade sans mot dire. Et je sentais Graf Dürckheim plein de cette expérience numineuse. En revenant vers la voiture il me raconte un souvenir de son enfance. "Lorsque j'avais entre sept et dix ans j'avais la permission d'accompagner mon père à la chasse.
Le jour où j'eus le malheur de poser le pied sur une branche morte, à l'instant même elle fait le bruit qu'on attend d'elle. Mon père se retourne et me regarde d'un air sévère, comme si j'avais brisé un cristal de valeur - "Karlfried, vous avez déchiré le silence de la forêt ! - Pour mon père la chasse avait le caractère du sacré. Il y avait l'attention au rythme de la marche, le respect de la nature, du silence et de l'animal chassé. J'étais très impressionné par cette ambiance du sacré, du numineux."

N.C. : Après la mort de Graf Dürckheim, quelle a été votre réflexion sur l'avenir ?
J.C. : Ce qui mérite réflexion c'est la continuité. Les grands maîtres de la musique sont morts, mais l'oeuvre qu'ils ont laissée Continue à vivre. Mais cette continuité a des règles. Les interprétations d'une même oeuvre de Beethoven ou de Mozart sont légitimement différentes. Vous remarquez des nuances dans l'interprétation, des accents qui la personnifient. Mais ces solistes savent que dans le monde de la musique on ne peut pas tricher. Tous sont passés par de sérieuses études au conservatoire. Tous travaillent chaque jour pendant plusieurs heures. Et tous respectent la partition dans son entièreté et dans ses détails. Il me semble que la continuité de l'oeuvre et donc de l'enseignement proposé par Graf Dürckheim ne peuvent être envisagés qu'en respectant ces exigences. Il serait dommage que son nom serve à garantir des pseudo-thérapies conduites par des pseudo-thérapeutes. La question n'est pas de savoir si un tel enseigne bien les exercices du maître où si un tel propose bien les propos du maître. Le seul critère de la continuité est le témoignage. J'étais chez Graf Dürckheim depuis trois ou quatre ans lorsqu'il m'invite à parler en son nom dans une ville de la Suisse romande où il ne pouvait pas se rendre. J'étais assez surpris et aussi assez inquiet...
"Qu'est-ce que je vais leur dire ?" Je n'oublierai pas de sitôt sa réponse : "Peu m'importe ce que vous leur direz. Vous en savez aujourd'hui assez sur ce plan. De plus ils oublieront plus de la moitié de ce que vous aurez dit. Mais ce que j'espère qu'ils n'oublieront pas, c'est qui était là devant eux pendant une heure." Cet homme est-il calme, serein, est-il en contact ? Je peux imaginer que c'est ce que Graf Dürckheim attend de ceux qui assureront la continuité. Parce que c'est ainsi que, petit à petit, s'ouvre le coeur, le grand coeur qui autorise a accompagner l'autre sur le Chemin. •
À lire :
- Karlfried Graf Dürckheim, "Question de" N°81, éd. Albin Michel
- Le son du silence, K.F Dürckheim, éd. du Cerf
- L'esprit Guide, K.F Dürckheim, éd. Albin Michel
- Le Centre de l'être, Jacques Castermane, éd. Albin Michel
- Les leçons de Dürckheim, Jacques Castermane, éd. du Rocher

Retour menu


Peur

Éloge de la peur« Ce qui nous fait peur, dit Boris Cyrulnik, c'est l'idée que nous nous faisons des choses, bien plus que la perception que nous en avons. » Mais qu'est-ce que la peur, au fond, sinon, au départ, un signal de notre instinct animal devant le danger ?
Cette peur-là nous sauve la vie. Le problème, avec l'humain, c'est qu'il a une imagination débordante...
Le psychiatre préféré des Français nous dit comment cette imagination doit être apprivoiser, après qu'elle nous ait littéralement servi de force initiatrice.

Nouvelles Clés : Commençons par le règne animal... Qu’est-ce que la peur chez les animaux ?

BorisCyrulnik : Tout d’abord, il y a deux sortes de peur :
1 Il y a la peur qui est déclenchée (j’insiste sur ce mot) chez un animal par ce qu’on appelle une configuration de stimulus, c’est-à-dire que nous avons affaire à un objet sensoriel qui, sans apprentissage, déclenche la peur chez l’animal.
Par exemple, il y a des animaux qui ont peur lorsqu’ils perçoivent une dénivellation.

C’est le cas des chats qui, lorsqu’ils sont chatons, sont obligés d’apprendre à se balader sur les gouttières parce qu’ils ont d’emblée, peur du vide. On peut savoir ça grâce à Eibl-Eibesfeldt, un éthologue animalier, qui a fait une expérience qu’on a reproduite sur des enfants. Il prend un escalier en bois et y met une plaque de verre. Puis il lâche le chaton sur la partie opaque de l’escalier ; or quand le chaton arrive sur la plaque de verre, il n’ose pas avancer. Il met la patte pour toucher, essaie une deuxième patte, visiblement perturbé par l’expérience... Alors que si l’on met un souriceau sur la partie opaque de la plaque de verre, il se lance sans avoir peur.

Donc, avant tout apprentissage, il y a des configurations de stimulus, c’est-à-dire de perceptions sensorielles, propres à chaque espèce, qui font que d’emblée certaines espèces ont certaines peurs alors que d’autres en ont de différentes. Chaque espèce a peur de son objet. Ces configurations de stimulus sont parfois plus élaborées. Par exemple, dans le monde vivant, il y a “les yeux, la forme des yeux” qui déclenchent la peur. C’est un phénomène très étonnant, un stimulus qui passe à travers les espèces. Prenons le cas des papillons qui sont assez vulnérables, qui sont souvent becquetés (c’est le cas de le dire) par les oiseaux... Eh bien, lorsqu’un oiseau s’approche du papillon, cela déclenche une chaleur ; et le papillon réagit à cette perception de chaleur en écartant les ailes ; or sur les ailes, il a des dessins d’yeux, avec des pupilles entourées de bleu et des pupilles noires. S’il n’écarte pas les ailes, il sera mangé. Mais s’il ouvre les ailes, on voit l’oiseau qui repique vers le ciel, comme s’il avait été touché, comme s’il avait littéralement reçu un coup de poing. On pourrait continuer les exemples comme celui-là, car ils sont innombrables.

On peut poursuivre chez les espèces élaborées, comme les singes, les primates humains... Les chimpanzés, par exemple, ont peur des serpents. Si l’on jette un serpent de bois devant un petit singe, sans apprentissage celui-ci sursaute, il se hérisse et il s’enfuit. Ce qui fait qu’il y a un mécanisme d’adaptation.
La peur est un bénéfice adaptatif qui permet probablement à certaines espèces de pouvoir survivre...
Maintenant, il y a d’autres éléments dangereux qui ne sont pas perçus par l’être vivant... ou alors qui sont perçus mais dont la configuration du stimulus ne correspond pas... à l’œil du papillon par exemple. C’est dangereux, mais il n’a pas peur... et dans ce cas il se laisse détruire, sans aucune peur !
Donc la peur et le danger ne sont pas toujours associés.

2 Et puis il y a la deuxième nature de l’origine de la peur :
la peur acquise. Très tôt dans le monde vivant il y a des processus d’apprentissage qui se mettent en place, donc les animaux ont très vite accès à des représentations qui sont des représentations sensorielles d’odeurs, d’images... et dans ce cas-là, s’ils sont choqués par un objet qu’ils associent au danger, ça reste dans leur mémoire, ça se grave dans leur système nerveux, et quand ils reperçoivent cet objet ou un objet analogue, ils ont appris... la peur.

N. C. : En quoi la peur animale diffère-t-elle de nos peurs ?

B. C. : Nous, humains, vivons assez peu dans le monde des perceptions, et énormément dans le monde des représentations. Ce qui nous fait peur, c’est donc l’idée que nous nous faisons des choses bien plus que la perception que nous en avons. Nos peurs sont pratiquement les productions de notre propre esprit.

« Ce qui nous fait peur, c’est l’idée que nous nous faisons des choses bien plus que la perception que nous en avons. »

N. C. : C’est pour cela qu’il y a un tel éventail de crainte, inquiétude, frayeur, panique, angoisse chez l’être humain ?

B. C. : Oui, nous avons effectivement toute la gamme des mots que vous avez employés. Depuis la peur qui est une perception élémentaire, la peur qui est un objet composé, la peur qui est acquise...
Toutes ces peurs-là, nous les avons comme les animaux, mais nous, en plus, dès l’instant où nous sommes capables avec nos mots, et même avant les mots, de nous faire des représentations d’images ou des représentations de mots, nous y ajoutons les peurs d’objets concrets, les peurs fantasmatiques de scénario de cinéma intérieur que nous créons... et en prime nous ajoutons l’angoisse, c’est-à-dire la peur sans forme ; alors que la peur, elle, a une forme, puisque c’est une perception, une configuration, une image.
Dans l’angoisse, il n’y a pas d’image. L’angoisse, c’est le vide ; la mort étant le prototype de l’angoisse parfaite, c’est le vide, c’est l’absolu, l’infini, le vertige...

N. C. : Voyons du côté des enfants... Quels sont les grandes peurs des enfants ?

B. C. : Il y a une ontogenèse de la peur, c’est-à-dire qu’au début un enfant a peu de représentations. Il a, non pas une représentation du manque, mais une perception du manque ; c’est-à-dire que si un bébé est enveloppé par des adultes qui s’occupent de lui, son monde est plein. On lui parle.
Son monde a une sonorité, il a une odeur, une chaleur, il est stimulé... Il y a la brillance des yeux, il y a des informations partielles, son petit monde de nouveau-né est plein.
Mais si les adultes ne sont pas là, ou s’ils sont eux-mêmes mal, son monde est déformé. Lorsque par exemple une mère est malheureuse ou dépressive, le monde sensoriel du bébé, de quelques jours ou de quelques semaines, est déformé... donc le bébé se sent mal. Ce n’est pas une peur mais une déformation du monde, presque écologique ; c’est une déformation sensorielle de son monde qui fait qu’il est mal lui aussi. Il a un malaise qu’on ne peut sans doute pas encore appeler peur...
Mais déjà dans l’utérus, quand il y a des amniocentèses associée à l’échographie, on voit les fœtus se retirer de l’aiguille. Et pourtant, il n’y a pas là beaucoup d’apprentissage... c’est une mémoire jeune, qui ne dépasse pas quelques minutes, mais déjà il y a des perceptions qui déclenchent des mécanismes de retraits ou des mécanismes de fuite.
Cela commence donc très tôt, mais c’est plus proche de la perception que de la représentation.

Ensuite, plus les enfants vieillissent plus ils s’imaginent des peurs. D’abord, la peur est une déformation écologique, sensorielle, qui dépend de l’autre. Si l’autre est mal ou si l’autre meurt, le monde s’effondre. Donc c’est un manque qui déclenche le malaise de l’enfant. Puis, quand l’enfant vieillit, on va dire vers six-huit mois, il est obligé d’inventer un objet qui vient à la place de sa mère quand elle n’est pas là, qui représente sa mère. C’est le nounours, le chiffon, le doudou... un objet que l’enfant invente et auquel il attribue la fonction, la possibilité de remplacer sa mère qu’il ne perçoit plus.
Donc il commence à symboliser, puisque ce qu’il perçoit représente aussi quelque chose qu’il ne perçoit pas, ce qui est la définition même du symbole.
La symbolisation vient donc étonnamment tôt, bien avant la parole. Il prend le chiffon dont l’odeur évoque sa mère... Il perçoit une odeur qui évoque sa mère, donc ce qu’il perçoit vient à la place de l’objet qu’il ne perçoit pas. Il symbolise avec des odeurs, avec des douceurs, avec des chaleurs... Il s’invente en quelque sorte son propre tranquillisant personnel, son propre tranquillisant culturel alors qu’il n’a que quelques mois...
Cela peut d’ailleurs durer très longtemps puisqu’on voit des adultes qui sucent leur pouce en cachette lorsqu’ils sont mal et disent que cela marche mieux qu’un anxiolytique.

Pour ma part, j’ai toujours été impressionné de voir que lorsqu’on demande à un enfant de dessiner ce qui lui fait peur, on a droit invariablement à des monstres avec des dents, des crocs et des griffes... Y aurait-il dans le cerveau de l’enfant des survivances de peurs animales ?
C’est ce que dit Freud qui parle d’une mémoire phylogénétique. Il nous dit que les peurs des enfants s’arrêtent au stade de la glaciation, à l’époque où il y avait encore des monstres, avec des grands crocs... Moi, je n’y crois pas du tout, et peu de scientifiques y croient aujourd’hui... Mais c’était joli comme idée...

N. C. : Comment expliquer cette peur d’être dévoré ?

B. C. : Ce que je dirais, c’est que les monstres avec des écailles, avec des griffes, avec des crocs, c’est l’anti-objet transitionnel. L’objet transitionnel, celui qui sécurise, il est doux...
On ne trouve pas d’enfants utilisant comme doudou un clou, un morceau de fer ou un objet de plastique... L’enfant ne se sécurise pas contre un clou. Il se sécurise contre un nounours, un chiffon, un foulard, une couverture... quelque chose qui est doux, odorant et chaud, ou pour le moins tiède. Alors que les crocs, c’est pointu.

Si nous en revenons à ce que nous disions tout à l’heure par rapport aux peurs ou aux sécurisations non apprises, on peut dire que la forme ronde est une forme tranquillisante. Un bébé qui a des joues, un front rond, un bidon rond et potelé déclenche une sensation parentale.

Quand on s’occupe avec Médecins du monde ou l’Unicef des enfants abandonnés, qui sont maigres, ridés et le regard tragique parce qu’ils sont dénutris, eh bien ils ne déclenchent pas du tout chez les adultes de sensation parentale, mais plutôt une sensation d’angoisse. On n’ose presque pas les toucher tandis que lorsqu’on est devant un bébé potelé, on a envie de le tapoter, de le gratouiller, de lui mettre la main dans les cheveux...
Donc la forme pointue, la forme excavée, est un déclencheur de comportement de rejet. Voilà pourquoi sans doute les enfants dessinent ces formes-là lorsqu’ils veulent exprimer ce qui les effraie.
"C'est la victoire contre la peur qui forme les enfants »

N. C. : Les peurs des enfants ont-elles un rôle physiologique dans leur développement, dans leur “acte de grandir” ?

B. C. : Moi je pense qu’un enfant sans peur se prépare à la peur. C’est-à-dire que les enfants doivent avoir de petites peurs pour apprendre à les surmonter.
C’est l’exemple de l’objet transitionnel. Un enfant a peur parce qu’il est tout seul. Tout d’un coup son monde se vide. “Mais qu’est-ce qui se passe ?” Il ne sait même pas nommer Maman. Il n’a que quelques mois. Son monde est déformé. Il ressent un malaise.
Il reforme alors son monde en attrapant son nounours.
Il a donc acquis un mécanisme de défense. Et c’est une victoire ! Une petite peur est donc nécessaire pour que l’enfant apprenne à se défendre.
Donc un enfant qui serait idéalement parfaitement protégé, ce serait une catastrophe, parce qu’il n’apprendrait pas à se défendre. On lui apprendrait la vulnérabilité.
C’est-à-dire que plus tard, il s’effondrerait à la première épreuve, parce qu’il n’aurait pas appris les mécanismes de défense.

Ce n’est pas l’agression qui forme les enfants, mais la victoire contre l’agression.

Cela les invite à les surmonter. Donc ce qu’il faut, ce n’est pas agresser les enfants, mais leur apprendre à surmonter les inévitables agressions.

Attention aux familles trop lisses où tout danger, tout problème est toujours écarté. Dans ces familles qui ronronnent, les gosses sont malheureux, ils ont peur de tout. Au début, c’est la lune de miel, mais à l’adolescence il faut partir... Si l’on veut continuer à se développer, il faut quitter la famille d’origine, sinon on reste le “petit”, on arrête son développement. Et si on a été élevé dans une famille trop ronronnante, on n’a pas la force de la quitter. Donc on a peur de la société tout en étant écœuré par sa famille d’origine. On est mal ; c’est ce qui se passe pour un grand nombre de nos adolescents d’aujourd’hui. Les phobies scolaires atteignent d’ailleurs un nombre inquiétant. Il serait temps de s’en préoccuper, notamment par la création d’internats dans les lycées, puisque c’est une demande qui émane souvent de ces adolescents eux-mêmes.

N. C. : D’après ce que nous venons de voir, on peut donc penser légitimement qu’il y a une fonction de la peur... Est-ce pour cela que dans les sociétés traditionnelles, les rites de passage lui sont très souvent liés ?

B. C. : Absolument ! mais c’est surtout lié à la victoire sur la peur. Il y a par exemple des rites qui sont des rites d’intégration où les adultes font peur avec des masques, avec des danses. Mais les enfants savent ce qu’il faut faire pour surmonter l’épreuve. Dans pratiquement toutes les cultures, on retrouve cela. Dans nos sociétés chrétiennes, la communion n’est pas exempte de stress. L’enfant sait qu’il va être regardé par tous, qu’il ne doit pas se tromper dans les formules qu’il va prononcer. Mais il sait aussi que s’il apprend bien, il aura l’indulgence de ses parents... et qu’ensuite il sera un homme.

N. C. : Au niveau physiologique, que se passe-t-il dans le cerveau et le système nerveux au moment où l’on a peur?

B. C. : Il y a des hormones du stress durant la peur qui sont des hormones de l’éveil : le cortisol, c’est-à-dire la cortisone sanguine, les catécholamines, ces hormones qui font monter la tension, dilater les pupilles et qui provoquent une alerte cérébrale...
Quand on fait un électroencéphalogramme lors d’un stress provoqué, on voit que ce n’est pas une vue de l’esprit ; instantanément le rythme alpha se désynchronise et apparaissent des ondes rapides qui correspondent à l’augmentation de sécrétion des hormones du stress....

N. C. : On peut supposer qu’il s’agit d’un éveil pour réagir à une situation de danger ?

B. C. : Tout à fait ! C’est là le raisonnement phylogénétique, c’est-à-dire adaptatif. La fonction adaptative d’une petite peur, c’est de mettre en éveil de façon à pouvoir affronter ou trouver une solution à une situation problématique. Mais lorsque cette peur se répète trop souvent, les hormones du stress (qui viennent essentiellement des glandes surrénales) sont épuisées.
Le sujet ne peut plus faire face et il est lui-même abattu. Il fait des malaises, il est fatigué et ne sait pas pourquoi, perce un ulcère, etc.

N. C. : Donc, dans un premier temps, c’est de l’éveil... ce qui explique que les gens disent souvent après un danger : “Sur le moment, je n’ai pas eu peur”. Prenons par exemple le cas de celui qui glisse d’un toit puis se rattrape in extremis...

B. C. : Je crois que dans ces cas-là, le sujet n’a pas eu peur. Il a perçu le danger... Peur et danger ne sont pas forcément la même chose ! Parfois, on n’a pas peur de quelque chose qui est dangereux et parfois on perçoit le danger et on n’en a pas peur. Dans le cas de l’homme qui glisse du toit, il a perçu le danger ; les hormones du stress l’ont éveillé, il a fait exactement tout ce qu’il fallait faire... et c’est après, lors de la représentation du stress, qu’il se dit : “Je l’ai échappé belle”...
Cela explique que beaucoup de patients phobiques, au moment d’une peur, vont bien parce qu’ils ont l’effet d’un super Prozac par les hormones du stress. J’ai le cas d’un patient, très très anxieux, et qui, pendant la guerre de 40 a été résistant, d’un courage physique et moral extraordinaire... Mais nous y reviendrons lorsque nous évoquerons le rapport phobie et peur...
« Le premier tranquillisant que l’homme ait inventé,
c’est le silex taillé. »

N. C. : La peur étant “aussi” une sensation, peut-elle procurer du plaisir, donner du goût à la vie ?

B. C. : Absolument. C’est un événement merveilleux, comme le gosse qui joue avec son père à “je vais t’attraper” et hurle autant de plaisir que de peur. D’ailleurs, beaucoup des jeux des enfants sont des jeux avec la peur. Et ces jeux ont une fonction d’éveil, mais aussi une fonction d’érotisation et d’identité, ce qui explique les jeux dangereux des adolescents, notamment lorsqu’ils vivent dans des familles trop “coconnantes”. L’adolescent peut intimement renforcer son identité en se disant : “Oui, j’ai eu peur, mais j’ai été courageux, je l’ai fait quand même, j’ai triomphé !” Le tout-petit peut se dire : “J’ai chassé les monstres, je les ai fait partir, j’ai chanté pour remplir le vide autour de moi...”

La peur a donc une fonction constructive dans l’identité. Elle est nécessaire !

N. C. : La distinction habituelle faite entre peur et angoisse vous convient-elle : la peur résultant d’une agression extérieure, l’angoisse de quelque chose d’intérieur et sans visage ?

B. C. : Elle me convient, notamment dans la mesure où un des mécanismes de défense contre l’angoisse est d’inventer une peur. Chacun sait que les phobiques vont mieux dès l’instant où ils ont canalisé l’angoisse sur un objet. “J’ai peur des pigeons, mais je n’ai pas peur du reste. J’ai peur de passer sur cette passerelle, mais si je n’y passe pas je n’ai pas peur. J’ai peur des ciseaux... il me suffit de les écarter pour être rassuré”.
C’est une stratégie, une sorte de part du feu. Si je me laisse aller à mon angoisse, je suis mal tout le temps. Si je nomme cet objet, si je le désigne, je peux le combattre. Je peux l’enfermer dans un placard, je peux l’éviter. J’ai peur des ascenseurs, je n’ai donc qu’à passer par les escaliers et le tour est joué. Je sais quoi faire.
C’est pratiquement le principe du bouc émissaire. J’ai peur, mais je peux me défendre, m’enfuir, me cacher...
Alors que dans l’angoisse, je suis mal mais je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas quoi faire ; comme le tout petit enfant qui vit une angoisse d’abandon, dont le monde est déformé et qui ne peut que pleurer.
Les phobiques font donc la part du feu. Et c’est aussi un peu ce que font les sociétés, lorsqu’elles se sentent mal, en désignant des boucs émissaires. Elles se sentent mieux dès lors qu’elles ont affirmé : “Je vais mal à cause”... du voisin généralement, de l’étranger.
Tous ces mécanismes de bouc émissaire ont une fonction thérapeutique, une thérapeutique tragique.

N. C. : Tragique certes... Par exemple pour les phobiques, cette désignation de l’ennemi (l’ascenseur, l’espace vide, les pigeons, les rats...) est parfois pire que le mal. Les phobies peuvent étouffer un individu au point de l’empêcher de vivre, de sortir, de rencontrer...

B. C. : Ce mécanisme de défense, n’est pas sans conséquences parfois pernicieuses.
De même qu’une société qui désigne un bouc émissaire peut en arriver à déclencher une guerre et tout mettre à feu et à sang pour se sentir mieux. Dans un premier temps, il y a effectivement bénéfice adaptatif, mais dans un deuxième temps, le remède peut se montrer pire que le mal.

N. C. : La peur est-elle toujours liée à la violence ?

B. C. : Je répondrais non. Tout d’abord parce que la violence dépend du point de vue.
Je choque souvent les gens en disant cela, mais cela me semble pourtant facile à défendre. Les pervers qui attaquent les femmes et les enfants ne se sentent pas violents. Lorsqu’on les attrape, ils se demandent souvent ce qu’on leur reproche. La plupart du temps, lorsqu’un peuple est violent, il se justifie en disant : “Je n’ai fait que me défendre, ce sont les autres qui ont commencé.” Quand un prédateur attaque une proie, il la cueille ; il ne l’attaque pas. Lorsqu’un aigle “cueille” un lapin, dans sa tête d’aigle, il n’y a aucun signe de violence. Lorsqu’un chat attrape une souris, il n’a pas les poils hérissés, il ne se bagarre pas. Il joue. Pour lui, c’est la fête ! Mais ce n’est pas du tout le point de vue de la souris...

N. C. : Et que dire lorsque la peur n’est plus le fait d’un individu, mais d’un groupe, voire d’une société tout entière?

B. C. : Quand la peur envahit un groupe, elle a un bénéfice liant. Si on partage la même haine, la même peur de cet étranger qui n’a pas les mêmes croyances que nous, on va être liés.
La haine et la peur sont aussi liantes que l’affection. Car la peur et la haine, comme l’amour, sont des affects. Sur le plan social, la haine a même souvent un effet liant supérieur à l’amour.
Partager un amour n’est pas facile, il faut être d’accord sur bien des choses.
En revanche, si par bonheur on a la haine du même, alors là on ne discute pas... On peut facilement se retrouver dans ce partage négatif.

N. C. : Peut-il y avoir des sociétés qui dérapent dans l’angoisse ?... non pas une agressivité contre un ennemi affirmé, comme le nazi durant la guerre, mais une angoisse sourde contre un ennemi impalpable, l’inquiétude de sociétés trop bien nourrie par exemple et qui ont peur qu’on touche à leur beefsteak...

B. C. : Tout à fait ! Cela rejoint ce que nous disions tout à l’heure par rapport à la situation de l’enfant surprotégé. On a alors la peur de perdre, qui est pulvérisante, fragmentante... un peu comme le nourrisson dans sa peur du manque. C’est tout à fait différent de la peur de l’étranger, du différent, où l’on repère l’objet et où l’on peut avoir une stratégie adaptative.

Dans la peur du manque, nous sommes bien plus proches de l’angoisse, ce qui me fait dire que “plus on est nantis plus on est anxieux !”

N. C. : Y a-t-il dans la peur un aspect sexué ? Les femmes ont-elles peur des mêmes choses que les hommes ?

B. C. : Je pense que les peurs sont très sexuées, mais aussi liées à l’âge. Les enfants sont d’abord amoureux des gros animaux. Plus leur esprit se forme, plus leur monde devient précis et cohérent, et plus ils sont amoureux des petits animaux. Mais il y a des préférences. Les filles sont amoureuses de chevaux. Et les garçons tombent très tôt amoureux des chiens. Donc ce sont déjà des préférences amoureuses différentes. Il faut noter que la symbolique sexuelle du cheval est lourde. Il est ce qu’on serre entre les jambes. “C’est l’homme de mes rêves. Il est beau, il est musclé. Il est celui qui m’emportera au bout du monde.”
Mais de même qu’il y a des préférences sexuées, il y a aussi des peurs sexuées.
Par exemple, les filles qui sont amoureuses des chevaux peuvent, à la même époque, à avoir peur des petits animaux : souris, araignées... Ce qui est rarement le cas des garçons.
La psychanalyse freudienne nous donne bien sûr ses explications qu’on peut ou non admettre. Pour elle, ces petits animaux sont ceux qu’on peut difficilement attraper, qui se faufilent, qui peuvent “entrer”, nous pénétrer...

N. C. : La peur et l’angoisse ont-elles été un moteur dans le développement des civilisations, dans l’invention des spiritualités et des arts ?

B. C. : Oui... Pour la technique, pour l’art et pour le mythe ! Je pense notamment que le premier tranquillisant que l’homme ait inventé, c’est le silex taillé. On en trouve énormément sur les sites. On peut supposer que l’homme de la Préhistoire devait dormir près d’eux, sachant qu’il pouvait les lancer sur les fauves. “Tant que je reste auprès de mon petit tas de silex taillés, je ne risque rien. Cela me protège.” Le feu a joué le même rôle tranquillisant par la suite. “Tant que nous restons autour du foyer, les bêtes n’approchent pas.” Et de fait, le feu a organisé la société, en permettant de cuire les aliments, la poterie... et en structurant la vie autour de sa présence.
Il a aussi joué un rôle dans la répartition des tâches, donnant le départ à la longue marche qui conduit aux sociétés d’aujourd’hui très fortement structurées dans le travail.

La peur est donc, d’une certaine manière, à l’origine de ces inventions techniques... L’angoisse, elle, est très certainement à l’origine de la création artistique.

Les premières créations humaines que l’on connaît, ce sont les sépultures de Monsieur Neandertal : les fleurs posées sur le visage, les perles incrustées, les crânes moulés dans l’argile, la disposition des corps différente pour les hommes et les femmes. Toute cette mise en scène avait sans doute pour fonction de remplir la sensation de manque.
“Il n’est plus là. Il est mort. Et pourtant il vit encore en moi par mon attachement...” Cette sensation de vide qui provoque le chagrin du deuil, eh bien je la remplis... “Je dispose son corps, je le pare, je lui donne des aliments, des armes, je dispose des galets de telle sorte que ces galets veulent dire quelque chose... Donc je fais parler les choses...” L’angoisse du manque, l’angoisse de la mort - le grand manque - est à l’origine de la création artistique. Dès l’instant où j’ai fait cette disposition de fleurs, de couleurs, de bijoux, de costumes, je me sens mieux, puisqu’à ce moment-là je n’ai pas jeté son corps...
Cela peut expliquer pourquoi, dans nos sociétés où l’on a déritualisé la mort, où l’on s’efforce de l’exclure de la vie sociale, il y a une grande angoisse sourde, comme si ce refus de dire renforçait l’angoisse du manque.

N. C. : Peut-on imaginer une société sans peur ?

B. C. : Ce serait une société parfaitement vulnérable, parce qu’elle ne mettrait pas en place de mécanismes de défense, et serait donc de ce fait condamnée.

N. C. : Par opposition, peut-on faire un éloge de la peur ?

B. C. : Oui... ou plutôt, on peut faire un éloge de la manière dont on peut apprendre à surmonter la peur. •

A lire :
La fabuleuse aventure des hommes et des animaux.
Boris Cyrulnik, Karine lou Matigon. éd. Le Chêne.
Les nourritures affectives. Boris Cyrulnik. éd. Odile Jacob.
Le murmure des fantômes, Boris Cyrulnik. éd. Odile Jacob
.

Retour menu


Passivité

La force cachée de la passivité
Alvaro Escobar Molina, sage venu des montagnes colombiennes devenu psychanalyste et universitaire, à Chicago puis à Paris, sait marier avec finesse les savoirs traditionnels les plus anciens, le christianisme et la psychanalyse…
Son livre de souvenir La Montagne ensommeillée dégage tant de charme que nous avons voulu le rencontrer.

Nouvelles Clés : De l’enfant des Andes au psychanalyste parisien, comment expliquez-vous que ce parcours soit le vôtre et non celui d’un autre ?

Alvaro Escobar Molina : La réponse réside dans trois mots : silence, solitude et mort.
C’est un cadeau d’initiation que j’ai reçu de mon grand-père à l’âge de six ans. Dans le patio, au fond de nos montagnes du bout du monde, un soir, il m’a pris dans ses bras, m’a montré l’horizon - qui chez nous est très court, je suis d’une étroite vallée, à près de 3000 m - et m’a dit : “Voici une chose importante, que tu n’oublieras jamais. Nous allons regarder l’horizon, là-bas, tout là-bas, et à un moment… il faudra scinder cet horizon en deux. Ensuite, un effort énorme te sera nécessaire, pour voir ce qui va apparaître. Tu verras : trois femmes vont venir…”
Avec un effort, en me frottant les yeux, je suis entré dans ce monde de croyances dans lequel Grand-père voulait me faire entrer.

La première femme était la Solitaire. Il me la décrivait, très belle, et je la voyais ! - je croyais la voir. Il disait que cette femme nous accompagne toute la vie et que jamais nous ne pouvons donc être totalement et définitivement seuls : elle est la copine fondamentale de l’Indien.

Derrière, à petit pas, venait la Silencieuse, sa sœur, autre demoiselle aussi belle. Pour que la Solitaire puisse faire son travail, il fallait que la Silencieuse se fasse sentir.

Derrière la Silencieuse venait celle que Grand-père appelait la Voleuse - j’ai compris plus tard que c’était la mort. Une belle femme, qui avait un pouvoir : elle décolorait les choses - à l’époque, je ne comprenais pas du tout comment, et elle me faisait peur.
Mais si je pouvais devenir ami avec ces trois femmes, disait grand-père, eh bien, jamais je ne perdrais ma paix, jamais je ne serais seul, jamais en manque ni en désespoir. Et voilà qu’elles sont arrivées jusqu’à nous, au-dessus de nous, puis derrière nous, et à un moment, elles nous ont approchés ! Et voilà qu’elles sont entrées en moi.
Ce fut un passage définitif : ces trois êtres, ces trois entités, ces trois mots étaient devenus une matière fondamentale pour moi - je ne l’ai compris clairement qu’avec le temps, bien sûr.

Vient la révolution, la guérilla, la mort, l’assassinat, les incendies, la perte de nos terres. Déplacé très loin, ma mère me récupère beaucoup plus tard. Par hasard, j’habite à Bogota dans une rue où se trouve une très bonne école jésuite et je passe mon bac, gagne une bourse pour étudier la psychiatrie et la psychanalyse aux États-Unis - c’est là que j’approche, en les visitant, les condamnés du “couloir de la mort” de la prison de Chicago. Puis je rentre en Colombie pour payer ma bourse, poursuivant mon travail avec les prisonniers.

Ensuite, poussé par d’autres histoires, j’irai en Europe, et le destin, à la gare du Nord, me proposera un travail dans un monastère du nord de la France, pour faire du fromage ! Je ne parle alors pas un mot de français, j’ai seulement beaucoup lu, en anglais, en espagnol, Marguerite Yourcenar : une révélation pour moi. Cela fait dix ans. Depuis, mon choix pour la France n’a jamais été déçu. J’adore ce pays dans lequel j’ai pu m’intégrer. Bref, les trois mots ont continué à m’accompagner. J’ai cherché à les étayer.
À étayer le silence chez les chartreux, la solitude chez les trappistes. À fouiller les problèmes de la solitude, du silence et de la mort… De la mort regardée non comme inquiétante mais comme un souci qui entre dans le quotidien, comme quelque chose qui se décolore, où nous perdons de l’intensité, mais cette perte n’est pas une perte en soi, sinon une condition pour franchir d’autres pas.
Dans ce sens, les trois mots de mon grand-père ne m’ont pas seulement soutenu, ils m’ont poussé à agir. Dans mon travail de psychanalyste aussi. Ils ont du sens. Ils disent la condition humaine fondamentale.

N. C. : Cette importance des mots fait penser à votre récit des cours donnés, dans ce village des Andes, par votre tante, qui considérait les noms et les verbes comme des entités vivantes.

A. E. M. : C’est la façon dont tante Marie vivait. Sa vie était le langage et donc… on ne pouvait pas mentir ! Elle expliquait les substantifs en se couchant au sol, recouverte d’un drap ! Et les verbes en courant après mes sœurs : “Je suis le verbe actif aimer, et rappelez-vous le verbe adorer qu’on ne peut pas utiliser parce qu’il est beaucoup trop fort !”
Pour les adjectifs, elle a posé la question fatale : “Est-ce que je suis belle ?” Or, elle était très grande, sèche, sérieuse, avec des cheveux très noirs et toujours un crayon derrière l’oreille. Il fallait trouver le mot juste : elle était un peu belle, elle n’était pas la beauté, on ne pouvait donc la qualifier qu’avec justesse, en abordant ce problème terrifiant du mensonge et de la vérité. Que dire et à quel moment dire ? Mes sœurs, à qui s’adressait la leçon, étaient terrorisées.

Venait donc une lutte énorme avec le langage, qu’on ne pouvait utiliser que lorsqu’il le fallait. Sinon, le silence. Finalement tout s’apaisait. Tante Marie était très intelligente, elle n’avait jamais appris à l’école mais c’était une grande liseuse, elle avait développé un sens étonnant de la grammaire, qu’elle s’était appropriée. Elle était la femme savante du village, celle qui savait causer et écrire. Parfois quand nous parlions, elle disait : “Là, il y a une virgule, ta respiration est trop longue, c’était à peine une virgule”. Le point suspensif, elle le faisait sentir comme une musicienne.
Le son, et après, le mot.

N. C. : D’où tenait-elle cela ? Quelle était cette culture ?

A.E.M. : C’était une culture à la croisée des mondes indien et européen, une culture orale de paysans vivant dans une montagne où tout vient par convois de mules et où tout compte. Un monde spécial, poétiquement beau. Les objets, les outils par exemple, étaient très élaborés. Papa était dompteur de chevaux. Le soir, il prenait un livre et lisait à voix haute - je me souviens des Trois Mousquetaires. Nous avions aussi chez nous une bible maranne, torah déguisée où nous avons appris les Psaumes dans un castillan du seizième siècle d’une grande richesse. Nous
avions déjà une connaissance terrible des mots ! Parfois, mon père partait, disant : “Je reviendrai !” On le voyait s’éloigner dans les collines… reviendrait-il ? Chaque fois, je gardais le poignet fermé avec cette idée que le papa était le temps.

Il y avait aussi la tante Josefina, une conteuse d’histoires qui avait adapté tous les mythes de cette région, des mythes assez macabres de pleureuse ou d’anthropophage. Tous les frères et sœurs se tenaient serrés au fond du patio, dans le soir tombant, c’était terrifiant et délicieux. Finalement, maman disait : “Calme-toi, Josefina, déjà la peur est entrée dans cette maison, il faut prier.” Mais je me souviens que pendant la prière, nous restions plongés dans une imagination fébrile, débordante de fantasmes, c’était impressionnant !

N.C. : Le monde américain et européen ne vous ont-ils pas paru pauvres après une enfance aussi riche en sensations ?

A.E.M. : Enorme décalage ! J’arrivais avec des mots, des sensations et des sentiments très forts. J’avais vécu ce passage - que j’ai lu plus tard, décrit par Freud, mais que personne n’explique - de la sensation brute à l’idée, puis de l’idée au sentiment, et de là à la notion de concept, pour finir à la symbolisation. Ce passage fondamental dans l’essence humaine était chez nous très net.
Nous vivions de sensations, nous les connaissions - et il fallait aller les chercher pour les nommer. C’est ainsi que ma grand-mère maternelle, qui était une Indienne du fond des montagnes, nous apportait ses “cadeaux de la pleine lune”. Ces jours-là, on nous réveillait à cinq heures du matin pour la voir arriver, au loin, sur les chemins escarpés. Elle avait marché toute la nuit et arrivait au petit jour, paysanne aux mains vides et à longue tresse noire. Elle était plus que pauvre et pourtant, elle avait un cadeau pour chaque enfant.
À l’un, elle offrait un caillou particulier. À l’autre, un bout de bois que la pluie avait sculpté. À moi, elle pouvait dire :

“Quant à toi, Alvaro, voilà ce que je t’ai apporté : tu vas aller tout là-bas, de l’autre côté du rocher à tête d’aigle et tu écouteras le vent, il a quelque chose à te dire. Ensuite, tu descendras jusqu’au torrent et tu tremperas tes beaux cheveux noirs dans l’eau, jusqu’à ce que des feuilles d’arbre s’y accrochent : ne touche pas à ces feuilles, elles portent la sève de la vie. Écoute ce qu’elles ont à te dire, elles aussi, et ce soir, au feu, tu nous le raconteras.”
Nous avons ainsi grandi dans la connaissance de la sensation, et toujours avec l’idée qu’il fallait la transformer, par le biais des sentiments, des idées et des mots.

Déjà, il y avait tout un processus de pensée dans lequel on ne pouvait qu’entrer. J’étais un enfant solitaire, pas fort comme mon frère aîné. Au milieu de la fratrie, il me fallait trouver ma place et lentement j’ai su que c’était celle de la mémoire. Peut-être parce que je ne me faisais pas remarquer ; j’étais trop silencieux ; on m’a parfois oublié des après-midi entières, mais cela ne me procurait aucune tristesse ; je me disais : “On ne m’oublie pas, on me dépose, comme un arbre qui dépose ses racines dans le sol, rien d’autre ne me force, ni personne. À moi de m’en aller ou de rester là.” C’est ainsi que nous était acquise une connaissance obscure de notre place. J’étais la mémoire, papa était le temps, maman l’espace.
« J’ai grandi dans une montagne où le souffle compte. Je ne connaîtrai jamais la solitude désespérée du dépressif. »

N.C. : La masculinité et la féminité ?

A.E.M. : Le pouvoir de la terre était celui des femmes et maman disposait des biens, de ce qui leur arrivait. On sentait bien qu’elle disposait de l’espace, qu’elle y déplaçait les choses… que papa lui donnait, en venant, en repartant… On sentait que, lui, gérait le temps (lui donnant un sens presque épistémologique).
Comme grand-père cassant la montagne en deux par son vouloir, il y avait cette idée que la masculinité est dans le mot, dans les ordres, dans la direction d’une vie, tandis que la mère permet l’espace.
On peut le comprendre aussi avec les verbes, actifs et passifs. Les verbes actifs sont des locomotives que les substantifs sont bien forcés de suivre, comme des wagons.
Mais les verbes passifs ? Même dans leur plus grande passivité, il y a en fait une obscure activité : ils demeurent des verbes ! Tante Marie nous le disait : “La Cordillère n’est quiète qu’en apparence. Ça ne se voit pas, nous n’avons pas les oreilles qu’il faut pour l’entendre, mais en réalité la montagne respire, elle n’est qu’ensommeillée !” Et elle nous racontait que tout était vivant, que rien n’était fondamentalement mort, que tout pouvait se réveiller ou se transposer, prendre une direction…
Et cette direction était donnée par le verbe actif. Elle avait la même intuition que le vieil Héraclite : tout est mouvement !
Pour comprendre les verbes passifs, je suis parti à la rencontre des espaces de silence, comme l’espace monastique ou celui de la dépression, où les mots n’apparaissent pas.

Avec une immense question : pourquoi a-t-on attribué à la femme la passivité alors qu’elle est hyperactive ? Ou alors de quelle étonnante passivité s’agit-il ?
Pour moi, comme j’avais été formé dans la langue, la passivité totale n’existe pas. Tout est vivant, donc même les espaces d’apparente passivité connaissent une activité très obscure et lente.
Plus tard j’ai découvert chez Husserl ce qu’il appelle “le monde de la pré-individualité”.
Merleau-Ponty aussi l’explicite très bien, par la phénoménologie : avant qu’il y ait prédication, avant que je puisse dire quelque chose de l’objet, j’en ai un savoir obscur, de l’ordre d’une intuition étrange, une connaissance du monde avant de dire le monde.

Donc cette passivité qu’on dit parfois si obscure, si basse, est à repenser fortement, même dans des espaces qui paraissent mélancoliques, dépressifs, dévalorisés par notre monde qui ne supporte pas ce qui en apparence n’a pas de force ou d’image. Mais c’est là où précisément se trouve le pré-individuel, qui est d’une richesse inouïe ! Tout cela m’a été aussi éclairci par la rencontre d’un philosophe français fascinant, Jacques Gareli (?), auteur de Rythmes et Mondes, qui parle de ces horizons du pré-individuel comme du monde de la démesure.
Celui de la mesure, on le connaît de plus en plus, mais on n’est pas dans le mystère, dans l’impulsif, on ne s’étonne pas.
La démesure est de l’ordre de la passivité, mais pour la surprendre, il faut le dialogue et la rencontre avec ce monde où l’on a accès instantanément à l’image, comme quand l’action précède le mot.

N.C. : Comme dans le wu wei chinois (lâcher prise) ou la synchronicité jungienne où, en une fraction de seconde, se télescopent des niveaux différents...

A.E.M. : Freud aussi parlait de pré-conscience, et Kobe (?) est allé très loin en explicitant la créativité de ces espaces. Étant donnée la pauvreté de l’attention chez l’être humain, le matériel arrivant à la conscience ne peut y être maintenu - je me fatigue, je passe à autre chose. Toute cette matière se met en quelque sorte aux antipodes, se transforme derrière moi, comme dans une arrière-boutique qui devient matière de préconscient ; et la nuit, ou le soir
elle va s’organiser au travers de structures qui sont presque des chaînes et qui, elles, seront gardées en mémoire. Dans les moments crépusculaires, par cette petite fatigue que la conscience apporte d’elle-même, le moi disparaît, et dans le Soi, je récupère un peu de cette mémoire délaissée à cause de l’hyperactivité.

On ne travaille pas assez ces espaces du préconscient, que les religions et philosophies orientales ont pleinement élaborés pour se mettre en relation avec le monde. J’ai peur qu’avec trop de visualisation, l’enfant d’aujourd’hui ne véhicule une mémoire rapide, qui ne se structure pas ensuite avec le préconscient. Comment va s’organiser cette forme de mémoire, quelles seront ses pertes ? Quand tout se visualise, beaucoup de sensations et de figures rhétoriques disparaissent. Et quel esprit cet univers va-t-il nous donner ? Autrefois, sans toute cette information, il fallait accéder au monde préconscient pour trouver la connaissance, et du coup, chaque être devenait une bibliothèque.

N.C. : Votre culture très ancienne avait une meilleure connaissance de l’essentiel…

A.E.M. : Les vieilles connaissances du monde oriental se trouvent aussi dans les Andes. Elles obéissent aux mêmes lois, notamment à celles du souffle, imposées par l’altitude. Je parlais du silence, il faut dire comment ce silence s’élaborait sur un travail du souffle, et de là vient aussi la spiritualité.
L’esprit est souffle. Cela renvoie aux études bibliques ou bouddhistes, ou à l’œuvre de l’esprit dans le monde trinitaire de l’Église catholique. Je ne pense pas être animiste, mais la connaissance du souffle donne un respect à ces vibrations que nous portons dans le monde, à cette scansion dans la musique quotidienne.
Surtout quand on se fatigue : la connaissance de sa propre respiration - ou plus justement de son expiration, qui est le vrai problème - fait entrer en résonance… avec quoi, avec qui ? Toute notre éducation d’enfant des Andes était d’apprendre à vivre avec ce souffle et à communiquer avec le Grand Souffle.
Et comme je suis parti de cet univers, je ne connaîtrai jamais la solitude totale. Je peux m’attrister mais pas déprimer. Le fait de respirer, de sentir comment est mon souffle, me donne une forme de connaissance de la mortalité et de la nécessité du calme. Et le souffle nous amène au silence...

N. C. : C’est la guerre qui vous a chassés de vos montagnes magiquement ensommeillées.
La guerre arrive toujours, inéluctable, comme si le paradis ne pouvait jamais durer…

A. E. M. : La guerre m’a pris beaucoup de gens et elle est toujours là. Voilà la Colombie décimée, détruite, avec un mouvement de guérilla qui devient parfois fou, avec des gauchistes très obscurs, qui ne prennent pas connaissance de la fin des gauchismes et du communisme. Partout il faudrait une réforme agraire devenue mythique, une éducation pour tous, d’autres façons d’acquérir cette démocratie qui continue à être l’unique possibilité pour le moment. Mon prochain livre parlera de cela, bien que je ne veuille pas qu’il colle à ma réalité personnelle.
Mais dans mes montagnes, on préparait l’enfant pour un avenir qu’on ne connaît pas, il fallait gratter la terre pour trouver sa nourriture, on n’avait pas trop d’enfants parce qu’on savait qu’on ne pourrait les nourrir.
Dans la conscience indienne d’un futur très relatif, la terre est si changeante qu’elle nous dit que l’homme ne pourra être que mouvement. Pour être mouvement il doit avoir des constantes avec lui, et ces constantes, comme la solitude ou le silence, permettent à l’être de s’adapter aux circonstances, à tous ces événements qui viendront de toute façon, à agir naturellement dans cet univers.
Mon espoir repose dans le mouvement obscur de la passivité.
Il faudrait décrire son dispositif clinique, jusqu’où elle peut aller, quelles sont ses forces cachées, comment elle se colore, à quel moment elle réagit et se cabre, indique une opinion; et la prendre par la vague ou par la crête, ou par le creux, pour dire ce qui est en train de se passer. Le monde pré-individuel ouvre des perspectives très riches, comme dans ce mouvement new age qu’on pourrait croire soixante-huitard mais qui est plus solide, plus méditatif, avec un sens énorme des responsabilités.
Silence, respiration, lente observation des mouvements, méditation, élaboration psychique, toutes ces figures discrètes - la dépression aussi, si l’on dépasse les médicaments - n’appartiennent pas à la religion, ni à une école de pensée, mais à l’être humain, profondément philosophique.

Philosophes, psychologues et responsables du monde devraient dialoguer autour de ces forces obscures, car les réponses sont là, aussi, dans la passivité soi-disant féminine du monde. •
À lire : La montagne ensommeillée, éd. Anne Carrière

Retour menu


Pensée

Extrait d’une conférence de Omraam Mikhaël Aïvanhov
Vous avez des idées magnifiques mais sans résultats car il faut les faire descendre dans la matière. Il faut les faire descendre dans le cœur et dans les actes.
Il n’existe pas de correspondance, de communication entre ses idées, leurs sentiments et leurs actes. Il faut un lien, une communication, un pont : il faut brancher les circuits.

La pensée n’a pas la priorité de toucher la matière pour la transformer.
Il faut un intermédiaire qui est le sentiment.

A travers le sentiment les idées prennent chair et viennent toucher la matière.
Pour se réaliser, les idées ont besoin d’un intermédiaire qui est le sentiment. L’image des vagues de la mer qui se jette sur les rochers et façonnent les rochers (les sculptent). Qui poussent les vagues ? Le vent, l’air et qui pousse le vent ? Le soleil (météo).
Nous, êtres humains, sommes un rocher modelé par le sang (l’eau) qui a apporté les matériaux qui se déposent à des endroits précis du corps. Qui a amené le sang ? la respiration et la respiration est amenée par l’esprit.
Le soleil ne peut pas modeler le rocher. Il lui faut des intermédiaires : l’air qui est le plus proche de lui : les masses d’air chauffées par le soleil se déplacent (zones de basse et de haute pression…puis l’eau qui va toucher la matière.

La pensée ne peut pas toucher la matière : il faut le sentiment : le cœur. Le sentiment qu’il soit bon ou mauvais touche la matière.

Les humains savent comment éveiller le sentiment : les femmes ont du développer l’imagination qui éveille le sentiment qui déclenche des choses dans le corps physique. Car les femmes n’avaient pas droit au plaisir et elles vont le cacher, sinon elles sont lapidées.
Quand il s’agit de réaliser des choses célestes, le monde ne se mobilise pas alors que tout est mis en place pour les choses physiques (développement technologiques, plaisirs).
L’erreur fondamentale est que l’homme est centré que sur lui, sur ce qu’il souhaite, ses besoins, développer sa personnalité (pas son individualité).
Les éveillés qui ont les mêmes besoins restent centré sur les choses célestes. Il sait qu’il a des faiblesses et comprend qu’il y a des choses plus parfaites : il se décide : c’est l’esprit : cette décision (le soleil) se reflète sur la pensée (travailler, voir autrement agit sur le sentiment sur le cœur et d’autres sensations, d’autres plaisirs, d’autres joies inconnues qui se réalisent sur le plan physique les idées célestes.
Dans la tête, tout le monde a compris mais l’homme continue à satisfaire les faiblesses, les vices, les tentations… Malheur !!!
Si vous voulez redressez, réparer, remédier, purifier, mettre le feu, les flammes et la lumière, il faut agir sinon nous allons vers le chaos.
Il ne faut pas se détacher de ce qui est beau, agréable mais le transformer.
Nous donnons toujours la première place à nos plaisirs, nos faiblesses. Des choses désagréables continueront à nous envahir car nous continuons à vivre dans les profondeurs.
Si je supprime une joie inférieure, une joie céleste arrive or nous avons peur de perdre…

Retour menu


Nouveau-né : voyageur cosmique

Qu'un professeur réputé, directeur d'une maternité pilote, nous parle de transmigration des âmes, d'écoute de l'incarnation en cours, du destin fœtal, de la finalité de la vie, quoi, finalement, de plus normal ? Les temps changent...
La maternité de Port-Royal (Paris) est l'une des plus célèbres de France - elle y joue un rôle clé dans l'enseignement de l'obstétrique et de la pédiatrie néonatale. Cette maternité dispose d'un service ultra-perfectionné pour les prématurés.
S'occuper de bébés souvent conçus depuis moins de trente semaines et pesant moins de mille grammes est une mission des plus délicates, qui exige un talent très spécial. On se trouve là à l'amont extrême de l'humain, face au processus mystérieux, vertigineux même, infiniment délicat, de l'incarnation. Or il s'agit souvent d'y intervenir à l'aide de technologies lourdes ! Créé en 1966 par Alexandre Minkovski, le service néonatal de Port-Royal est aujourd'hui dirigé par l'ancien élève de ce dernier, le professeur Jean-Pierre Relier. La vision du monde de celui-ci, sa manière de travailler avec toute son équipe « en fonction des besoins de ce voyageur cosmique qu'est le nouveau-né », nous ont énormément intéressés. Ne s'inspire-t-il pas explicitement des Védas hindous ? Qu'il existe des hommes comme Jean-Pierre Relier 1 au cœur même de la forteresse médicale nous donne à penser que le monde est réellement en train de se métamorphoser.
Sortir de l'oeuf signifie accepter d'être au monde ; y retourner c'est refuser la vie avec toutes ses conséquences.
(Carte postales, 1904, DR.)

Nouvelles Clés : A quoi pense-t-on lorsqu'on tient dans ses mains un bébé prématuré de 800 ou de
900 grammes ? Est-ce bien d'un humain qu'il s'agit ? Le processus d'incarnation n'est-il pas encore en
plein cours ?
Jean-Pierre Relier : Face à un prématuré, surtout de moins de mille grammes, on n'a pas toujours le loisir de méditer. Il y a urgence, il faut se décider vite. Pourtant, le sentiment d’émerveillement est toujours présent. Même après trente ans de pratique, l'incarnation d'une âme demeure un mystère extraordinaire. On peut définir différentes étapes dans ce processus. Ce que les biologistes et particulièrement les embryologistes appellent la «vie» ( dans un sens beaucoup trop restrictif à mon avis) commence au moment de l'union de l'ovule et du spermatozoïde, union qui débouche, on le sait, sur la formation d'un «embryon». La croissance de ce dernier est d'abord d'une puissance physique formidable - si elle se prolongeait telle quelle pendant les neuf mois de la grossesse, le crâne du nouveau-né neuf mois plus tard aurait à peu près le volume de la Terre ! Heureusement, dès la neuvième semaine, début de la période dite «fœtale», l'environnement, les stimulations périphériques - olfactives, tactiles puis auditives -, autrement dit l'acquis, interviennent pour moduler, pondérer, différencier l'explosion créatrice de l'inné, conduisant à la formation des différents organes.
Alors à quel moment peut-on dire que l'âme s'incarne ? La réponse ne va pas de soi. Depuis des siècles, les théologiens de toutes les religions nous disent que l'âme (encore faut-il savoir ce qu'on appelle ainsi) pénètrerait le corps physique nouvellement créé à un moment précis. Pour certains, cela se passerait au moment de la conception ; pour d'autres, à tel ou tel moment de la grossesse (selon Ambroise Paré, à douze semaines pour les garçons et à quatorze pour les filles !) ; pour d'autres encore, au moment de la naissance, ou même après la naissance.
Personnellement, je serais enclin à penser que l'incarnation de l'âme se fait de manière progressive, en liaison étroite avec l'environnement, dont le plus immédiat est évidemment la mère, base primordiale. Puisque la neurobiologie a brillamment prouvé que, dès la huitième semaine, le fœtus se construit en fonction de ce qu'il perçoit par ses fenêtres sensorielles, et que son développement dépend donc en grande partie des stimulations extérieures, pourquoi ne pas en déduire qu'on tient là une voie d'accès aux différents «corps» dont parlent les traditions, ces corps que l'âme est censée revêtir pour pouvoir s'incarner ?
Le «corps physique» démarrerait dès la conception. Le «corps astral», qui est celui des sensations et des perceptions (et donc du «bien-être» lié aux sens), ne commencerait qu'à la neuvième semaine. Suivi, quelques semaines plus tard, par le «corps mental», domaine de la pensée, de la réflexion, de l'organisation de la création qui ne devient possible qu'à partir des premières jonctions synaptiques. Etc. L'essentiel dans tout cela est de découvrir notre grande responsabilité dans l'incarnation des âmes de nos enfants.

N.C : Parce que nous pouvons jouer sur l'«environnement» dont dépend l'épanouissement
du foetus ?
J.-P.R : Et ceci avant même de concevoir l'enfant. Certaines cultures insistent d'ailleurs énormément sur la nécessité de préparer consciemment le terrain (physique, émotionnel, spirituel) où le futur enfant sera conçu. On nous a souvent parlé d'une tribu du Gabon où, à partir du moment où un homme et une femme ont décidé de faire un bébé, tout un rituel se met en place - par exemple l'homme s'oblige, pendant plusieurs jours, à ne marcher que sur les talons (cherchant ainsi à se détacher de la terre et à se rapprocher du ciel). La civilisation indienne a développé un savoir immense sur la question, insistant particulièrement sur l'environnement où baigne le couple qui conçoit un enfant. Certains traités ayurvédiques évoquent dans le détail les effets bénéfiques (sur la femme, l'homme et leur futur enfant), d'éléments de beauté comme les bijoux, les parures, les fleurs, les musiques, les parfums. Pour les fondateurs de l'hindouisme, beauté, harmonie et amour étaient indispensables pour faciliter au maximum la nouvelle incarnation - je dois dire que les Védas me sont une source d'enseignement inépuisable dans l'exercice de mon métier.
Les Occidentaux connaissent bien, évidemment, l'importance du placenta dans la croissance fœtale, l'importance de la bonne santé de la mère, le danger des maladies, des médicaments, des intoxications... En revanche, ils ont tendance à ignorer l'importance d'une pensée lumineuse, de l'harmonie, ou tout simplement de l'amour dont la mère et le père nourrissent leur futur enfant. Tellement d 'humains naissent par hasard, au gré d'étreintes tièdes, ou occasionnelles, ou routinières, bref inconscientes !

N.C : Et quand l'union a lieu dans un tube à essai ?
J.-P.R : C'est un sujet de préoccupation. J'ai souvent demandé à mes confrères qui pratiquent la fécondation in vitro s'ils suivaient de près l'évolution de leurs enfants. Ils m'ont toujours assuré que oui, mais je n'ai jamais lu le moindre rapport sur le sujet. Je pense que ces nouveaux moyens de procréation doivent être utilisés avec une extrême prudence et qu'il ne faut jamais négliger de conseiller à la femme (dans le ventre de qui on va implanter un oeuf fécondé) de se mettre dans un contexte de recueillement, dans un état d'affectivité particulier. Certains conseillent même aux parents de faire l'amour après l'opération, «comme si» ils étaient en train de concevoir leur enfant normalement.

Neith enfant le soleil.
(Dessin d'après une fresque égyptien du 1er siècle après J.C.)
NC : Tout cela est vraiment beau. Pourtant, une conception mûrement menée peut éventuellement déboucher sur un enfant débile, et le fruit d'un viol ou d'une fornication lamentable sur un génie, non ?
J.-P.R : C'est parfaitement imaginable. Et l'on découvre alors que la question est en réalité : «Quel but poursuit cette âme qui s'incarne ?» Ici, très vite, les mots vont nous manquer. Tout ce que nous venons de dire n'aurait guère de sens dans une vision purement matérialiste du monde, mais même dans une vision spiritualiste, nous sommes contraints de rapporter à notre façon terrestre de raisonner une logique sans doute toute autre, dont nous ne savons rien, ou presque. Les choix d'une âme en évolution se situent, je crois, à un autre niveau que celui que nous élaborons avec nos intellects. Heureusement, dans la pratique, la question peut se poser autrement : comment nous mettre à l'écoute de ce bébé en gestation ?
Nous le rappelons souvent dans nos réunions de l'ANEP 2, surtout quand, sous l'influence d'un courant de pensée assez américain, nous entendons parler d'une possible «éducation du foetus» (notamment par le biais de musiques et de rythmes, qui pourraient par exemple accélerer les liaisons synaptiques dans le système nerveux du foetus et le rendre « plus intelligent ») et il faut le répéter: il ne s'agit pas tant d'influer sur l'incarnation en cours, c'est-à-dire de la manipuler, que de se mettre à son écoute - ce qui est très différent.
Heureusement, même à notre époque un peu déséquilibrée, beaucoup de femmes enceintes savent tout cela, plus ou moins consciemment : un moment de repos, un sourire intérieur, la lecture muette d'une comptine, toutes sortes de petits dialogues avec l'enfant qu'elles portent en elles, sont largement aussi bénéfiques que, par exemple, une perfusion de bétamimétiques pour éviter un accouchement prématuré ! L'objectif est de les aider à rendre cette «vague intuition» de plus en plus consciente.
L'haptonomie, la sophrologie, le yoga ne visent pas à autre chose. Je ne crois pas qu'il y ait une technique meilleure qu'une autre ; tout l'intérêt de ces approches réside dans la prise de conscience par la mère de son rôle essentiel dans la croissance harmonieuse du bébé qu'elle porte et qui n'est pas «son objet», mais un être cosmique qui l'a justement choisie, parmi les milliards de femmes qui peuplent la planète, pour être sa mère.

N.C : Vous croyez que l'âme choisit toujours son «point de chute» ?
J.-P.R : A un degré ou à un autre, oui. Peut être ce choix s'établit-il parfois à très long terme - comme un plongeon comportant plusieurs réincarnations, en ricochet, dont chacune ne sera pas totalement lucide sur le coup, mais dont l'ensemble aura été voulu à un moment donné. Précisons au passage que la réincarnation me semble une évidence - ce qui m'a valu jadis les foudres de mon maître Minkovski, pionnier totalement matérialiste. Moi, franchement, je ne vois pas comment une âme pourrait évoluer si elle ne se réincarnait pas une myriade de fois.
Il doit certes exister une infinité d'autres plans d'existence que le plan matériel terrestre, mais notre bonne vieille Terre me semble une planète-école digne de plus d'un séjour !

N.C : Toutes ces notions vous sont-elles présentes à l'esprit lorsque vous vous occupez
d'un prématuré ?
J.-P.R : Oui. Cela rend notre métier d'autant plus passionnant. Et d'autant plus délicat. Surtout, bien sûr, quand il s'agit d'un prématuré très petit (moins de mille grammes, voire moins de sept-cents grammes), ou quand apparaissent des signes de délabrement cérébral majeur. Plutôt que de nous retrancher derrière «la loi» qui, en Occident interdit d'interrompre la «vie» (au sens matérialiste moderne), nous réfléchissons alors à ce que représente véritablement la mort ou la survie physique dans des conditions de handicap catastrophique. Lorsqu'on en arrive à ce stade de réflexion, il nous semble impossible de ne pas faire intervenir la finalité de cette vie venue se confier à nous, médecins-réanimateurs. Cette âme a en quelque sorte accepté de «vivre sur terre" quelque temps, grâce à ce corps physique qu'elle a choisi, vraisemblablement en parfaite connaissance de ce qui se préparait. Et voilà qu'apparaît, dès la naissance, un disfonctionnement grave. Se pose alors toute une série de questions difficiles. Si certaines âmes pourraient bien bénéficier d'un handicap pour évoluer de façon positive - vous vous rappelez cette phrase d'un «ange» en conversation avec Élisabeth Kubler-Ross : «Je me réincarnerai en enfant mourant de faim, afin d'agrandir ma compassion» - beaucoup d'autres semblent terriblement gênées par le même handicap... Faut-il poursuivre
les soins ?

« Quel but poursuit cette âme
qui s'incarne ? »
N.C : On conçoit dans quel embarras vous et votre équipe devez souvent vous trouver.
Que fait-on alors concrètement ?
J.-P.R : Sans doute pourrions-nous simplement en référer à un comité d'éthique, comme il est d'usage dans certains pays, en particulier aux États-Unis.
Cette attitude nous semble trop rigide et assez mal adaptée aux besoins du nouveau-né en détresse. Certains comités d'éthique ont l'habitude, sinon l'obligation, de demander aux parents le consentement pour poursuivre ou arrêter les soins. Cela me paraît inhumain. Il est impossible pour des parents d'apprécier froidement tous les facteurs qui interviennent dans la décision, et il me semble impensable de leur faire supporter, toute leur vie, le poids d'avoir décidé soit de faire survivre un handicapé grave, soit de tuer leur enfant. Celui-ci doit donc être d'emblée considéré comme un être humain à part entière, avec son propre corps et sa propre âme qui, du fait de sa maladie, est confié, ou plutôt est venu se confier aux soins d'un groupe de soignants apte à apprécier au mieux de la décision à prendre.
Concrètement, toute l'attitude du personnel «responsable» de l'enfant sera dictée par le principe de base : «Faire ce qu'il y a de plus approprié pour faciliter l'évolution de cette âme devenue actuellement, et pour un temps plus ou moins long, un être humain.» Toute la difficulté est donc d'évaluer, de connaître les «besoins» de cette âme, besoins différents d'individu à individu. L'homme occidental a essayé de simplifier cet aspect de la vie en faisant de chaque foetus ou nouveau-né un «citoyen à part entière» avec ses droits et ses obligations dans une société le plus souvent matérialsite, avec une vision très étroite de «la vie». Il est probable que les «besoins» de cette âme, à ce stade de son périple, dépassent nos imaginations d'adulte, limitées par une éducation restrictive.
Pour nous aider dans notre tâche, nous disposons de trois canaux de communication :
1- le dialogue avec les parents, évidemment fondamental ; 2- l'examen médical de l'enfant, notamment au niveau du cerveau - les données électroencéphalographiques et échographiques révélant parfois des dégâts qu'un examen clinique souvent inutile et une relation personnelle médiocre avec le nouveau-né ne permettaient pas de soupçonner ; 3- enfin, et surtout, la communication avec l'enfant.
Les infirmières de Port-Royal vous diront que cette communication ne peut s'établir d'une manière directe qu'une fois passée la phase aigüe de la maladie, car celle-ci épuise l'enfant et interdit le contact. C'est une communication qui s’etablit peu à peu au fil des jours.
Il y a un autre type de communication avec l'enfant, une relation que je dirais «abstraite».
Elle est plus courante, bien que plus subtile. C'est parfois une pensée : celle de cette maman qui réussit à faire bouger son foetus de cinq mois dans son ventre, juste en lui disant : «Tu me fais mal tu sais, ça serait bien si tu changeais de position.» C'est parfois une intuition : celle de cette infirmière qui, à l'arrivée d'un prématuré malade chuchote : «II n'est pas encore vivant !» Nous abordons ici un aspect de la relation où la sensibilité de chacun est totalement variable. Beaucoup, surtout les médecins, se refusent à reconnaître cette possibilité de communication et de perception, obsédés qu'ils sont par les machines, la biologie, l'imagerie diagnostique qui, sans doute, fait des progrès tous les jours, mais qui ne dit rien sur la souffrance, la détresse, ou au contraire l'optimisme, l'enthousiasme, la volonté de vivre à tout prix. Quoi qu'il en soit, cette communication existe et beaucoup en tiennent compte.

N.C : Quand elle amène l'équipe de soignants à conclure que le nouveau-né n'a pas l'intention de s'attarder sous forme humaine, n'y a-t-il pas une impression de gâchis, de non-sens épouvantable ?
J.-P.R : Pas forcément, non. Vous savez, la vie fœtale représente une existence en soi, une existence fantastique, plus extraordinaire, peut-être, que l'existence que nous connaissons ensuite entre le moment de notre «naissance» et celui de notre «mort».
Imaginez ça : en neuf mois, nous passons du stade du protozoaire à celui de l'humain !
On peut donc fort bien concevoir qu'une âme ait besoin, à un moment de son évolution cosmique, de passer par le ventre d'une femme, pour connaître une incarnation fœtale, mais que cette âme n'ait pas l'intention de pousser le jeu plus loin. On peut donc imaginer des morts de nouveau-nés qui ne soient pas absurdes. Cela ne fait certes pas partie de la vision que les Modernes ont des choses. Il arrive que tel ou telle de nos contemporains ait sa vie littéralement détruite par un enfant mort-né. D'autres parviennent à traverser le même enfer en transfigurant la leur. Laquelle des deux issues est absurde ?
Il n'y a d'ailleurs pas que les familles que le fulgurant passage d'un prématuré non viable peut aider à évoluer.
Les équipes médicales aussi reçoivent d'incroyables leçons. Quand vous voyez le branle-bas que cela peut représenter : une équipe obstétricale, une équipe de transporteurs du Samu, une équipe d'accueil, une équipe de surveillance de l'enfant en réanimation néonatale, avec infirmières, médecins, aide-soignants et tout le tralala... et au centre de tout ça, quoi ? Un vermisseau de moins d'un kilo qui, au bout d'une semaine, vous tire sa révérence. Quelquefois, la leçon est tellement extraordinaire qu'on a l'impression que c'est le prématuré en visite qui a tout manigancé.

N.C : Comme s'il avait une mémoire ?
J.-P.R : Je crois qu'il en a une ! A la convergence du génétique et du spirituel, là où la liberté passe par la porte mystérieuse de la soumission. •
1- Chef du service de néonatalogie (soins des nouveau-nés) de la maternité de Port-Royal, à Paris, Jean-Pierre Relier a publié L'aimer avant qu'il naisse et Hadrien, éd. Robert Laffont.
2- Association nationale d'éducation prénatale.

Retour menu


Bistrot spirituel

Une matinée avec un aventurier de l'esprit
Est-ce en raison de sa longue conversation créatrice avec notre ami Alessandro Jodorowski ? Ou du fait de l'évolution intérieure qui l'a mené du western version Blueberry à la science-fiction noétique de John Deefool ? Toujours est-il que Jean Giraud, alias Moebius, est un dessinateur de bandes dessinées dont nous nous sentons très proches. Voici un entretien façon "bistrot spirituel", où la pensée rebondit de manière surprenante au fil des mots.

Nouvelles Clés : Je ne suis pas trop en retard, j'espère...

Jean Giraud : Si vous arrivez en retard à vos rendez-vous, c'est que vous êtes encore dans l'illusion (rire). C'est compliqué, la question de l'illusion. Tant que l'on vit à l'intérieur d'un système, ses illusions ne se voient pas. Du dehors, elles vous sautent au nez - du grand théâtre.
Mais les moralistes et philosophes qui passent leur temps à nous rappeler que la souffrance n'est qu'illusion, je m'en méfie.
C'est facile de ridiculiser les galères quotidiennes en les comparant aux cimes de la spiritualité éternelle. Entendre demander : "Et Dieu dans tout ça ?" à tout bout de champ, quelle fatigue ! (rire)
Cela dit, certains le font si systématiquement qu'ils peuvent en devenir respectables... s'ils savent mettre leurs principes en pratique, ils deviennent gurus, entrent dans la prêtrise. On en a besoin. Enfin, un peu. Il n'en faudrait pas trop !
Mais chaque communauté a besoin de quelques visionnaires, branchés sur le long terme et même, si possible, sur l'éternel.

N.C. : Vous avez eu des maîtres, des gourous ?

J.G. : J'en ai eu grand besoin. Quand on entre dans le dessin et dans l'art, on est obligé de se confronter à la permanence et à l'impermanence des êtres et des choses, et donc à leur part d'éternité. Vous dessinez un nuage, il est à la fois éphémère et éternel. Cela pourrait être un nuage d'ammoniaque au-dessus de Jupiter, ce serait la même chose, les mêmes volutes obéissant aux mêmes lois fractales.
Bien sûr, quand j'avais quinze ou seize ans et que je commençais à dessiner, je ne me posais pas les questions ainsi - il m'a fallu trente ans de travail pour en arriver là. Ceci dit, adolescent, je suis tombé sur des histoires de l'art dont les cris d'extase - devant Giotto ou Piero della Francesca, ou Raphaël, ou Léonard de Vinci - m'ont fait frissonner, et soupçonner des trucs terribles.
Je me suis plongé là dedans à fond. La première exaltation avec laquelle je résonnais juste avant d'entrer à l'école des arts appliqués.


N.C. : Cette école a compté ?

J.G. : Et comment ! J'y ai traversé ce que l'on pourrait appeler une initiation. Serge Gainsbourg disait que la chanson n'était pas un art parce qu'elle ne comportait pas d'initiation. Je crois qu'il disait vrai. Dans le domaine pictural, il y a une formation initiatique - bien qu'en France cette dimension essentielle ait été drôlement évacuée. Comme dit René Guénon, il règne chez nous un courant " contre-initiatique " très fort !
J'entends initiation au sens le plus simple de transmission de connaissance, d'éthique et de technique entre générations.

En France, l'esprit révolutionnaire s'est insurgé contre cette transmission - notre côté " gardes rouges " avant la lettre.
Au niveau artistique, la France vit toujours ravagée par une révolution culturelle rampante - à l'insu de la plupart d'entre nous. Résultat : il n'y a pratiquement plus d'enseignement des arts plastiques traditionnels dans notre pays.

Télérama s'interrogeait récemment avec perplexité sur la grande misère de l'art plastique français, qui est totalement méprisé dans le monde entier. La raison en est tragiquement simple. L'art plastique français n'existe plus. On trouve toujours des artistes déconnectés, des flèches, mais coupés de la base. Il n'existe plus d'école...
« Nous rêvons le monde à venir : les artistes sont aux avant-postes »

N.C. : Comme si nous avions du mal à comprendre qu'il n'y a pas de création sans intégration de ce qui vient d'avant nous ?

J.G. : Oui, mais les fautifs ne sont pas les artistes.
Les gardes rouges dont je parle sont les institutionnels qui font le marché de l'art et qui " croient " en tel ou tel artiste.

Si j'ai eu la chance, moi, de connaître de vrais maîtres et une initiation, c'est que la bande dessinée s'est développée dans un recoin mal famé, un ressac où avaient été refoulés les derniers dinosaures de la représentation classique. Presque des Compagnons du tour de France ! De vieux types qui travaillaient encore dans le figuratif et que l'on pouvait définir d'un mot très mal vu : le travail académique. Dans le vaste débat de la représentation, des idolâtres et des iconoclastes, le créateur de BD, formé à ce type de question ou pas - car beaucoup sont autodidactes -, se trouve d'emblée contraint de choisir son camp.
Il peut ruser. Reiser trouve une parade en inventant une sorte de sémiologie graphique. Avec ses dessins, on peut pratiquement faire des idéogrammes ! Avec ceux de Copi aussi. Et ceux de Willem pareil.

N.C. : Et quand on dessine Blueberry, votre premier héros, du temps où vous ne signiez pas encore Moebius ?

J.G. : Eh bien, on se retrouve, mine de rien, devant des enjeux graves : comment représenter le monde sensible ? Mais la question se trouvait donc posée dans cette zone qui - du moins dans ma jeunesse - était totalement méprisée.
La bande dessinée était alors censée s'adresser uniquement aux enfants, eux-mêmes traités comme des moins que rien... Ne le cachons pas, quitte à choquer : le mépris pour l'enfance et pour les œuvres enfantines a une sorte de légitimité, car nous cherchons tous à sortir de l'enfance, à nous arracher à ça, à devenir adulte.

Mais pour devenir adulte, il faut d'abord réaliser l'enfant en soi - ceux qui ne le comprennent pas se trouvent pris dans un cercle vicieux (rire). Moi, à seize ans, au début des années cinquante, je me suis choisi pour ambition d'injecter dans le monde méprisé de la bande dessinée des valeurs du monde de l'Art avec un grand A.

La serie d'album de science fiction, L'incal, créée avec Alexandro Jodorowski est devenue une serie culte, un vrai voyage initiatique.

N.C. : Dans les années cinquante la BD obtient ses premières reconnaissances dans la bourgeoisie francophone. Tintin, le Journal de Spirou, où apparaît Jerry Spring, l'ancêtre très propre de Blueberry, héros, lui, du futur journal Pilote...

J.G. : Joseph Gilain, alias Jijé, le créateur de Jerry Spring, a été l'un de mes principaux initiateurs en dessin. Il fut l'un des premiers à ennoblir ce monde suspect de la BD, à l'ouvrir, à l'élargir. Avant lui, il y avait certes déjà des sphynx comme Hergé ou Jacobs - tous fortement liés au passé antique et qui, sous leur apparente naïveté enfantine, jouaient avec des archétypes et même avec une transcendance.
Joseph Gilain, lui, était plutôt pour la sécularisation et la démocratisation de la bande dessinée. Dans ce milieu de réfugiés du monde de la peinture petite-bourgeoise et de l'illustration (d'où ils avaient été exclus par l'avènement de la photo), parmi ces dessinateurs de bandes dessinées frustrés, malheureux, humiliés, honteux - tels des Indiens chassés de leurs terres -, il décida de voir un terrain propice à de grands développements. Il fut l'un des rares à voir de grands horizons s'ouvrir là où la plupart de ses confrères ne voyaient que misère et injustice.

N.C. : Et la bande dessinée U. S. ?

J.G. : Très différente, parce qu'en Amérique, la peinture académique a toujours eu droit de cité. Il n'y a pas eu là-bas de chasse aux sorcières. En France, c'est dans un contexte franchement hostile qu'un Joseph Gilain invente une nouvelle voie - le mot n'est pas trop fort.
L'initiation qu'il m'a fait traverser ressemblait vraiment à celle que Castaneda reçoit de Don Juan. Il me mettait constamment dans des situations impossibles, que les mots sont impuissants à décrire. Entre la main, l'œil et la feuille blanche, il y avait chaque fois un impossible fossé à franchir. Je le regardais dessiner et je ne comprenais rien, plongé dans une hypnose catastrophique. Ou alors, je croyais comprendre, mais ensuite, quand je me saisissais du crayon, j'étais perdu. Il a été l'un de mes pères spirituels.

N.C. : Et votre amitié avec Alessandro Jodorowski ?

J.G. : Très différent. Joseph Gilain, lui, était un Belge, donc sorti des écoles chrétiennes classiques de ce pays - où l'enseignement traditionnel de l'art s'est poursuivi jusqu'à aujourd'hui, avec l'étude de l'anatomie, de la lumière, de la perspective... (Ah oui, j'en veux à la France d'avoir cassé tout ça ! Et en même temps, je me dis que chaque pays a ses raisons, qui échappent au jugement individuel). Jodo, c'est autre chose. Sa spiritualité se veut athée ! Avec lui, je n'ai pas de relation proprement picturale, même s'il m'a fait beaucoup dessiner, par ses scénarios.
Et puis il y a chez Jodo tout un engagement social, politique, qui n'existait pas chez Joseph - un énorme travail direct avec le public, chaque semaine, avec curetage de tout ce qu'il peut dire... et aussi de tout ce qu'il ne peut pas dire ! Les curés et les médecins ne sont pas les seuls à devoir se taire (rire).

N.C. : Au début des années 70, vous êtes parti vivre en Polynésie avec un groupe d'amis... Une utopie communautaire très forte et très typique de l'époque, mais poussée jusqu'à un certain paroxysme dans le désir d'inventer une nouvelle humanité. En gros, vous construisiez une arche de Noé... ? Qu'en dire ?

J.G. : Très délicat, parce que c'est un groupe qui existe encore. Dès qu'il y a un tel groupe en activité, en France, la chasse est ouverte toute l'année ! Ce n'est pas du gibier d'eau, mais du gibier d'esprit, et toute l'intelligentsia tire à vue ! C'est la chasse anti-secte.
Problème : tout groupe qui se donne des objectifs forts est obligé de se séparer, pour une part, du reste de la société. C'est une loi du vivant. La membrane différencie le dedans du dehors et devient automatiquement une frontière, une limite. ‚a peut n'être que provisoire, on peut passer à un autre objectif très vite, il ne faut rien fanatiser... Il n'empêche que, pendant un temps donné, toute l'énergie du groupe est focalisée sur un seul but - c'est ça qui est intéressant, dans la vie de groupe.
Seulement voilà : ça le distingue illico du reste.

Qu'est-ce qu'un programme sinon la définition d'une action précise par contraste avec l'ensemble de ce qu'elle n'est pas ? Toute expérience nous limite, par essence. Expérimenter, qu'est-ce d'autre, à la base, sinon supprimer certaines sensations ou expressions pour vérifier, par défaut, à quoi elles servent ?
J'ai été végétarien pendant quinze ans, éliminant de ma vie le poids, agréable mais considérable, de la viande.

En dessin, vous supprimez la couleur et vous vous obligez à travailler en noir et blanc. Vous découvrez ainsi l'ombre, la lumière, les valeurs, mais aussi, par leur absence, la vraie fonction et le vrai pouvoir des couleurs.
En littérature, supprimez la description des personnages et voilà que vous faites rêver le lecteur ! Donnez leur juste une petite phrase de renseignement sur la personnalité du héros, et vous faites grimper le suspense à pic...
« L'avenir le plus futuriste me passionne
lorsqu'il s'enracine dans le passé. »

N.C. : Et donc ?

J.G. : Eh bien, quelqu'un qui débarque du dehors dans un groupe en train de procéder à une expérience précise et forte, ne peut pas comprendre et risque à tous les coups de mal réagir - sauf s'il est lui-même dans une recherche similaire.

N.C. : Il n'empêche que notre époque est propice à la floraison de sectes qui peuvent être navrantes.

J.G. : Bien sûr, mais comment réagir ? Je vois quatre réactions possibles : celle de l'anthropologue, qui reste prudemment en dehors de la " très étrange tribu ", qu'il observe comme un infantilisme humain ; celle du policier, qui dit : " C'est illégal, éradiquez-moi tout ça ! " ; celle de l'indifférent total, qui tolère rigoureusement n'importe quoi, par absentéisme ; enfin celle de l'homme qui ose prendre des risques et qui pense éventuellement : " Je flaire quelque chose d'intéressant derrière ce fatras ; entrons-y, pour voir, pendant une dizaine d'années. " Actuellement, en France, je vois surtout que des réactions du second type, celle du policier cherchant à interdire.

N.C. : Expérimenter " pendant une dizaine d'années ", vous y allez peut- être vraiment un peu fort !

J.G. : (éclat de rire) Que voulez-vous, en de ça de quelques années de pratique, vous ne pouvez rien comprendre à rien. Bon, ne soyons pas trop exigeants : demandons un minimum d'une pleine année de pratique quotidienne pour pouvoir commencer à avoir le droit de donner son avis sur une voie. Mais je vous assure que pour vérifier les effets du régime végétarien, il m'a fallu douze ans de pratique. Je dois dire que c'était formidable - je le vois à l'œil nu sur mes photos de l'époque : je dégageais une lumière autrement intéressante qu'aujourd'hui (revenir à la viande a été intéressant aussi, mais quelle lourdeur !). Bref, l'importance du facteur temps dans une pratique me semble primordiale.

N.C. : L'écologie fait partie de votre vie ?
J.G. : J'ai eu ma période très écolo, et j'avoue que j'ai abandonné parce que ça devenait trop déprimant. 80 % des terres européennes sont prisonnières d'une folle fuite en avant technologique - à moins de les mettre en jachère pendant trente ans, elles sont condamnées.
Cela dit, au fond de mon pessimisme et de mon désespoir, je me dis que nous allons vers une redécouverte de toute la nature, notamment par le biais des virus et des bactéries, qui seront à la base d'une nouvelle agriculture, d'une nouvelle technologie et d'une nouvelle économie.

En fait, j'envisage avec un égal intérêt un éventuel retour de la lampe à pétrole et un grand bond en avant vers des technologies de plus en plus sophistiquées.

C'est d'ailleurs une attitude générale chez moi : l'avenir le plus futuriste me passionne, mais jamais autant que lorsqu'il s'enracine dans un passé lointain.
Aujourd'hui, si nous apprécions le bouddhisme tibétain, c'est parce qu'il prend sa source, quoi qu'on en dise, dans des formes chamaniques très anciennes - alors que son côté dogmatique et clérical me fatigue. Par contre, je me méfierais presque du bouddhisme zen, parce que sa modernité le rend facilement commercial....

N.C. : Quid du business spirituel ?
J.G. : Chez nous, ça a d'abord été une question chrétienne. L'Eglise a été un très très gros business. Son drame, aujourd'hui, c'est que de plus en plus de gens croient en Dieu, mais que de moins en moins ont besoin de religion. Donc les curés se demandent à quoi ils servent (rire) !
N.C. : A quoi servent-ils donc ?

J.G. : Il suffit d'étudier un peu l'ésotérisme chrétien, pour s'apercevoir que tous les rituels sont truffés de micromessages qui, une fois dépliés, s'avèrent d'immenses symboles éternels, remontant, encore une fois, aux temps " chamaniques ".

C'est ce que Guénon appelle la Tradition, qui représente l'ensemble des découvertes que l'humanité a faites à l'époque où tous ses " savants ", ses " hommes de connaissance ", ses " génies " focalisaient toute leur énergie et leurs milliards de neurones sur la perception et la description des relations entre le visible et l'invisible - et ceci à une échelle planétaire, puisqu'en ces temps-là, la séparation entre les mondes n'existait pour personne.

Pour eux, la question de la mort et du passage, la nature du rêve et du corps de rêve, la voyance et le don d'ubiquité, tout cela faisait l'objet d'études hyper-intenses.
Et je crois que Carlos Castaneda a raison de penser que le grand problème est venu de la collusion entre cette connaissance et le pouvoir organisé à grande échelle, le pouvoir d'Etat, qui a remplacé un autre " Etat " collectif, mais beaucoup plus vivant et plus libre, qui était constitué par le réseau mondial des rêveurs et de leurs onirismes.
Les Etats, au sens moderne, ont détruit le vaste filet des corps de rêve en pleine action, tout en essayant d'en détourner le pouvoir. Les Toltèques, par exemple, étaient sans doute déjà perdus, à terme, quand les conquistadors sont arrivés.


N.C. : Et maintenant ? Entre la (con)fusion sacrée des âges chamaniques et la solitude glacée de l'âge scientifique, il faudrait choisir ?
Comment retrouver un lien au monde qui ne fasse pas peur aux modernes, si effrayés par la perspective d'un " retour à l'obscurantisme " dès que l'on aborde la question de l'esprit ?

J.G. : Les modernes ont surtout peur du retour du père, dont ils savent qu'ils en ont pourtant grand besoin (rire). Retour du père, ou plutôt retour des parents, c'est-à-dire d'un état où la paternité spirituelle et la maternité matérielle puissent se vivre.

Les vrais matérialistes sont évidemment les femmes. Quand on vit une expérience communautaire intense, comme je l'ai fait, les rôles respectifs des femmes et des hommes apparaissent de manière criante.
On ne peut qu'approuver les mouvements politiques et sociaux visant à donner aux femmes et aux hommes une égalité juridique, salariale, représentative, etc.
Mais, d'une certaine façon, ces questions apparaissent comme secondaires quand on se concentre sur une expérience de vie intense, avec un groupe d'hommes et de femmes qui s'engagent pour de bon.
La sexualité, force anthropologique essentielle, est formidablement dissymétrique. Et en même temps, contacter ce fond éternel en nous serait impossible sans une égalité formelle des individus et sans dissolution de toute hiérarchie sexuée - là, il faut avouer qu'un énorme travail de nettoyage reste à faire.
Ensuite seulement, on peut entrer dans la différentiation mâle/femelle, qui est incommensurable : les hommes et les femmes sont vraiment deux races complètement différentes !
En nous sexuant, la vie nous a obligés à devenir très intelligents et spirituellement très avancés, sinon c'est la catastrophe.

N.C. : Pourquoi ?

J.G. : Peut-être à cause de la mystérieuse relation entre le fort et le faible. On peut décliner ce couplage de mille manières. En physique déjà, on distingue entre " force forte " et " force faible ", et la plus importante n'est pas toujours celle qu'on croit - la force nucléaire forte maintient les noyaux atomiques et nous impressionne, mais la force la plus " faible ", la gravitation, maintient l'univers entier en un tout cohérent.
On retrouve ces couplages dans tous les enseignements chamaniques. Dans l'évolution sociale, l'usage de la faiblesse est fondamentale.
Tout individu qui se renforce trop court vers la faiblesse, parce que son contrôle va forcément s'interrompre à un moment ou à un autre et qu'il va devenir un Hercule ridicule.
La femme est morphologiquement plus faible que l'homme et lui pose un énorme problème, à lui qui joue sur la force (de même que pose problème l'homme faible possédant une compétence forte).

La force est sans cesse obligée de se mettre au service de la faiblesse, et vice-versa. On retrouve cela partout.

Dans l'enfantement, la forte association homme + femme se met au service du faible bébé, qui peut vite exercer sur eux une tyrannie... très forte.
Quand je dessine, ma " force " d'exécution se met au service de ma " faible " intuition. Si j'ai simplement une " chouette idée " et que je la dessine, ma force d'exécution, mon savoir-faire, ma maîtrise de ce langage domine. Et je peux acquérir un grand pouvoir.

Mais si je poursuis, il se peut que le dessin bascule dans quelque chose que je ne comprends plus - et alors la force d'exécution devient l'humble serviteur de la " faible " subtilité visionnaire qui, du coup, devient le maître - mais ce n'est plus " moi " qui contrôle, car je ne comprends plus, je deviens très vulnérable, à la limite de la folie.
Celui qui ne comprend plus jamais rien entre à l'hôpital psychiatrique.
Dernier exemple de ce couplage force/faiblesse en permanente vibration : grâce au merveilleux système du vieillissement et de la mort, l'humain, passé un certain âge, redevient faible physiquement et se trouve ainsi poussé à faire passer sa force sur un autre plan, à renforcer son " corps de rêve "... ce qui constitue sans doute l'objectif de notre passage dans la matière.

N.C. : C'est-à-dire ?

J.G. : Nous rêvons le monde à venir. Il me semble que, quel que soit l'angle d'approche, les artistes sont aux avant-postes.
L'activité artistique, qu'elle soit musicale, littéraire, plastique... est en soi la mise en action d'un état de rêve lucide.
Ainsi, dès que nous nous retrouvons devant une page blanche, un carré vide, un bout de papier nu, nous avons mis au point, en quelques siècles, un réflexe conditionné de mise en état de rêve - qui permet de passer du monde tridimensionnel de la perception, au monde bidimensionnel de la représentation.

Et de nouveau nous voilà confrontés à la loi de la réduction, voire de la privation sensorielle, qui semble indispensable à la transformation en mots de la réalité brute - en soi inaccessible, ineffable, divine... Comme si le divin devait forcément se réduire pour devenir accessible à l'homme et que nous, curieusement, nous devions nous réduire aussi, pour accéder au langage.

N.C. : Il est vrai que nos fenêtres sensorielles fonctionnent en éliminant 99,99 % du réel pour n'en garder qu'une toute petite partie. Nos gênes aussi inhibent l'essentiel de leurs programmes, pour ne laisser la porte ouverte qu'à un minuscule fragment - ou alors c'est le cancer. Telle est la loi de base du monde des phénomènes.


J.G. : Et le simple fait de regarder le monde - de lui faire traverser la grille sélective de nos sens - est déjà, en soi, de l'art. Transformer le flux ininterrompu des perceptions en concepts et en mots, puis en "je", en "moi", est une création. Le monde se crée en permanence. •

Livres :
Le Monde d'Edena, éd. Casterman.
L'Incal, A. Jodorowski, Moebius, Les Humanoïdes associés.
Blueberry (séries), Charlier, Giraud, éd. Dargaud.
La caste des Méta-barons, A. Jodorowski, J. Gimenez, Les Humanoïdes associés.

Retour menu


Oui à la Vie

Sudheer ROCHE

Dans L'intimité du oui (Sudheer Roche)
Jour après jour, dans ma pratique de psychothérapeute, je me suis confronté à la complexité de notre monde psychologique ; aux problèmes et aux souffrances qui en découlent.

Cette complexité s'est peu à peu réduite à cette simple question :

" est ce que je dis oui ou est ce que je dis non à ce qui se passe en moi, ici et maintenant ?"

Le fait de dire oui remet fondamentalement en question la représentation que nous nous faisons de nous-mêmes ; jusqu'à opérer un changement radical, une révolution dans notre identité.

Mon travail de thérapeute et mon expérience personnelle de chercheur me font mesurer la difficulté d'entrer en contact avec nous-mêmes…

Nous nous engageons dans divers processus de développement personnel : de thérapies, d'analyse et de méditations, pour être bien dans notre peau, être heureux et en paix avec nous mêmes ; sans toujours y parvenir.

Certains dialoguent véritablement avec eux mêmes ; ils évoluent, grandissent et s'ouvrent à d'autres dimensions.

D'autres sont en conflit avec eux mêmes ; ils sont coupés de ce qu'ils sentent ; ils ne s'aiment pas ; ils restent enfermés dans le petit monde de leurs émotions et de leurs pensées. Leur attitude de base envers eux-mêmes est négative.

Ceux dont la thérapie échoue, ceux qui ne changent pas, sont ceux qui continuent, généralement à leur insu, de dire non à ce qu'ils sont. L'assistance d'un thérapeute devient nécessaire pour apprendre à dialoguer avec soi et défaire un à un les nœuds créés par les refus.

Le "non" crée la division ; nos souffrances psychologiques et nos problèmes sont le résultat de cette division : quand elle disparaît, tous les problèmes disparaissent. Le "non" est l'unique cause de nos souffrances. Il nous isole ; il crée la séparation qui paradoxalement nous identifie à ce que nous refusons.

Voici la découverte et la conclusion de 20 années de travail : notre seul problème est de ne pas dire oui à ce que nous sommes.

Chaque fois qu'en tant que thérapeute, je me suis senti mal ou fatigué pendant ou après une séance, j'ai pu voir que je m'étais laissé prendre dans une attitude négative de mon client. Je ne l'avais pas décelée car j'étais moi même, en miroir, prisonnier d'un jugement porté sur moi même.

L'expansion de la conscience.

Faites une expérience : fermez les yeux un instant. Répétez "oui" pas seulement le mot mais l'intention. Observez l'effet sur votre respiration, sur l'espace intérieur. Faites pareil avec "non". Notez les différences.

Dans le oui, la conscience s'élargit, l'énergie est en expansion, elle s'étend au delà des limites du moi. Dans le non, il y a contraction ; le sentiment : "Je suis moi" est renforcé. Le non enferme ; il isole ; il est au service de l'ego c'est à dire du sentiment de séparation.

Voici ce que j'observe au moment où le client dit oui : à l'instant précis où il dit oui à ce qu'il sent, à ce qu'il pense, à ce qu'il est, il change : le corps se détend, la respiration s'ouvre, la tension intérieure se relâche, l'espace en lui et autour de lui s'agrandit. Il devient beau, léger, lumineux presque transparent.

L'énergie de l'inconscient retenue dans le ventre se libère, elle monte vers le cœur, vers la gorge ou vers le sommet de la tête. Le bas est comme aspiré vers le haut créant un mouvement d'énergie ascendant qui s'étends au delà des limites du corps. A cet instant il n'est plus enfermé dans son monde, il est relié.

Ce mouvement d'expansion de la conscience-énergie est ressenti comme : satisfaction d'avoir compris, plaisir, joie, paix, harmonie, sentiment d'unité… Au delà d'une certaine intensité cela peut aller jusqu'à une sensation orgasmique ou d'extase.

Le client, le plus souvent ne reconnaît pas la valeur de cet instant. Il en minimise l'importance car ce n'est pas ce qu'il a désiré. Il a une certaine idée de ce qui doit se passer : Il veut changer ; il veut devenir quelqu'un d'autre ; il voudrait être assuré de ne plus souffrir

Revenons au oui. Regardons à la loupe ce qui se passe à cet instant précis. Au moment où je commence à entrer dans ce que j'ai jusque là refusé (un ressenti douloureux ou une image négative de moi même) mon espace intérieur semble se resserrer, se rétrécir, se limiter. A l'instant où j'entre dans la peur, la colère ou la confusion, j'ai l'impression de n'être que cela.

C'est paradoxalement dans l'acceptation de cette limite que la peur, la colère ou la confusion vont se transformer.

Je suis tellement focalisé sur la forme, hypnotisé par elle, (sa force hypnotique est celle de l'énergie que j'ai mise à la rejeter hors de moi-même) que je ne vois pas ce qui se passe en arrière plan : le fond commence à absorber la forme.

A l'instant où j'y entre, elle sort de moi ; à mon insu ! Ce qui est observé se dissout dans la conscience de l'observation. L'énergie captive dans l'objet se libère et vient agrandir encore l'espace de la conscience.

La conscience s'incarne, la matière vivante se sublime

Il y a donc deux mouvements simultanés dont l'un est l'envers de l'autre :

1. La conscience entre dans une forme limitée ; elle y traverse la souffrance de ce rétrécissement.

2. La forme se dissout et s'étend dans la conscience sans forme.

Dans ce double mouvement : la conscience s'incarne, la matière vivante se sublime.

Ce qui est en bas devient ce qui est en haut. Ce qui est en haut devient ce qui est en bas. Le bas est le haut s'alignent et se rejoignent, et s'unissent en un pilier de lumière.

Peut être est-ce le sens du symbole de l'incarnation et de la rédemption : Le divin en choisissant la limitation de l'incarnation, sauve l'humain et parfait sa divinité.

Reprenons l'exemple de la peur pour comprendre ce que veut dire lâcher prise. On peut dire la même chose du manque, de l'ennui, de la frustration etc… ou de toute image négative (ou positive) de moi même ou des autres.

Le but n'est pas d'en finir avec la peur, mais de la connaître. Plus généralement, Il ne s'agit pas de remplacer des émotions et pensées négatives par des positives, mais d'amener la lumière de l'attention sur l'émotion ou la pensée négative pour la comprendre.

Ce n'est pas un processus intellectuel ; ce n'est pas saisir la peur avec des mots ou la cerner avec des pensées. Quand nous pensons à ce que nous ressentons, nous avons l'impression d'aller quelque part. Ces pensées sont en réalité des voies sans issue ; elles nous détournent de l'expérience immédiate.

Pour connaître la peur, je dois la ressentir ; simplement sentir, sans rien faire d'autre. C'est le plus difficile : rester avec… rester dans le ressenti ; sans laisser les pensées interférer ; jusqu'à devenir la peur.

D'ordinaire on ne voit pas directement mais à travers le prisme des pensées. On regarde ce qui est à travers l'idée de ce que cela devrait être. La pensée tient à distance, elle reste à l'extérieur ; la vision claire n'interpose rien ; elle devient l'objet, elle se fond en lui ; la frontière moi non moi s'efface.

J'entre en conscience dans ma peur comme une main entre dans un gant bien réel ; quand j'en ressort et la retire le gant, retourné, s'est vidé de sa substance laissant apparaître sa nature illusoire.

Me dire "ma peur est une illusion" n'aurait rien changé ; pour le réaliser vraiment je dois entrer la main dedans et la ressortir, m'identifier et me désidentifier. Dans ce double mouvement la croyance en la réalité de la peur se défait. Le courant de conscience qui lui conférait un statut séparé cesse de l'alimenter.

Comprendre ne veut pas dire saisir mais lâcher.

Lâcher prise ; ce n'est pas un acte mais la cessation d'un acte : ne plus retenir. Ce n'est pas faire, mais défaire ; plus précisément ce n'est pas l'intention de défaire mais l'abandon de toute intention.

Dans ce retrait, dans ce non engagement : Le dehors et le dedans s'inversent et se rejoignent ; le monde se défait et nous nous retrouvons à la source de nos créations. Libre.

Agir, vouloir, penser, c'est aller vers l'extérieur ; lâcher prise est le mouvement exactement inverse ; dans ce recul, l'espace de la conscience s'ouvre et l'on peut voir.

Retour menu


Tantra

• Tantra : DU PLAISIR A L’ EXTASE : Interview de Sudheer Roche par Fabienne Laurés pour le journal Réel.

Psychologue clinicien, Sudheer Roche conduit depuis une vingtaine d’années des groupes d'initiation et de formation au Tantra.

Qu'est ce qui vous a conduit au Tantra ?

Sudheer Roche : C'est l'aboutissement d'un cheminement personnel.
Catholique, j'ai d'abord cherché dans la religion les réponses à mes questions. Les réponses proposées restaient extérieures à ma réalité ; j’étais coupé en deux : d’un coté le vécu quotidien, de l’autres des idéaux inaccessibles. Je ne pouvais m’empêcher de voir autour de moi l’hypocrisie créée par ce divorce. Je me suis donc tourné vers la psychologie, elle ne regarde pas ce qui est à travers l’idée de ce qui devrait être. Âpres des études de psychologue clinicien, j'ai suivi et me suis formé à la psychothérapie : dynamique de groupe, psychodrame, Rebirthing et travail corporel et émotionnel reichien.

A 27 ans, j'ai rencontré un maître spirituel. J'ai suivi les enseignements d'Osho pendant des années à l'ashram de Poona, en Inde; j'y animais des groupes de Rebirthing et d’autres approches de la respiration.
Dans cette communauté, de nombreux psychothérapeutes et chercheurs occidentaux se sont rassemblés. Notre vie quotidienne était imprégnée d’une dimension méditative très forte, nous vivions comme dans un bain de conscience.
Une synthèse s'est opérée peu à peu entre la psychothérapie occidentale et les espaces de la méditation. La thérapie nous permettant une compréhension psychologique de nos mécanismes de fonctionnement . La méditation, nous ouvrant aux dimensions plus subtiles de l'énergie .

De retour en France, j'ai poursuivi ma pratique. J’ai suivi d'autres enseignements, d’autres maîtres et j'ai commencé à transmettre ce que j'avais reçu en en animant des groupes de Tantra.

Qu'est-ce que le Tantra ?

Le livre de référence du Tantra est le "Vigyana Bhairava Tantra"; il vient de l’ Inde, il a 5000 ou 10.000 ans d’âge; il recense et condense sous forme d'aphorismes, les recherches et les expérimentations de nombreuses et très anciennes écoles de Tantra.
Tantra signifie : "méthode", Vigyana Bhairava Tantra : "méthodes d'expansion de la conscience".
Dans leur simplicité et leur étonnante profondeur ces pratiques millénaires dépassent et élargissent les compréhensions de nos psychologies occidentales.

Quel est le lien entre entre psychothérapie et Tantra et comment expliquez vous son succès en Occident aujourd'hui?

Freud, Jung et Reich ont préparé le terrain pour un renouveau du Tantra en Occident.
L'approche de la psychologie et celle du Tantra ont ce point en commun: elles sont pragmatiques . Il n’y a pas de vision morale, il y a simplement la rencontre de ce que nous sommes.

Les religions ont fait l’inverse : elles nous ont séparé de notre réalité en nous proposant un idéal de perfection impossible à atteindre ; elles ont implanté en nous la culpabilité.

Avec la psychanalyse et les diverses formes de psychothérapies inspirées d’elle, l'homme retrouve son humanité; il valorise ce qu’il est ; il se réapproprie ses désirs et sa sexualité.

Vous dites que le Tantra est avant tout un état d'esprit ?

Oui, le Tantra , ce n’est pas adhérer à des croyances ou à des dogmes ; ce n’est pas répéter des rituels extérieurs à soi .
Ce n’est pas non plus appliquer des techniques pour atteindre des états extraordinaires. Le but n'est pas de contrôler l'énergie mais de s'y abandonner, entrer dans un état de "non-faire" , sans effort, se laisser guider par l’énergie. Le grand maître tantrique bouddhiste, Tilopa, ne donne aucune technique; voici ce qu’il enseigne: “soyez détendus et naturels”, “soyez comme un bambou creux”, quand le bambou est vide le divin peut jouer sa musique.

Le Tantra n’impose rien, il n'est pas normatif ; il ne dit pas vous devez faire ceci et pas cela. ; il n'évalue pas en terme de bien ou de mal. Les clefs sont : non jugement, conscience et relaxation.
Soyez ce que vous êtes sans rien rejeter. Tout peut être une occasion de transformation. Il suffit de se détendre, regarder et vivre ce qui se présente dans la lumière de la conscience.
Ne pas chercher à changer mais à connaître. La conscience transforme, pas la volonté ; car la volonté reste soumise aux conditionnements reçus. Le moi qui se veut à l’origine du changement est l’endroit le plus conditionné.
Dans une atmosphère de conscience, les empreintes négatives des conditionnements contraires à la vie s’effacent. Nous retrouvons la spontanéité perdue ; celle d’avant la chute, une spontanéité originelle , la source même de la création.


Comment pratiquez vous ? Dans les groupes nous travaillons sur le corps, sur la respiration, sur la sexualité, sur nos mécanismes mentaux. Nous apprenons à ressentir l'énergie, à repérer nos façons d’interférer avec elle.
Le Tantra nous introduit dans une autre dimension , une dimension d’énergie; une énergie sans cesse renouvelée, bien au-delà du sexuel et du psychologique.
le Tantra va au delà de la libération sexuelle.
C’est bon d’oser aller avec ses désirs , de vivre ses fantasmes etc... Seulement, avec “mes désirs”, “mes fantasmes” je reste dans le psychologique; le champ des possibles est limité par le “moi-je” ; l’énergie est confinée dans la sphère de l’ego ; il y a plaisir ou joie mais pas transcendance.
le Tantra est beaucoup plus qu’une thérapie sexuelle. La première étape est thérapeutique : être capable d’avoir du plaisir. La seconde est spirituelle : s’abandonner dans le plaisir. On passe de l’avoir à l’être, d’avoir du plaisir à devenir le plaisir.
Quand, dans l’acte sexuel, je m’abandonne aux plaisirs et aux délices de la rencontre, le “je”, le sujet se sacrifie. Le moi disparaît. Dans cette disparition l’éternité est révélée.
Voila la vision du Tantra : La clef n’est pas dans la jouissance mais dans la dissolution de celui qui jouit . Le danseur disparaît dans la danse. Il n’y a plus de dualité.

Explicitons. Nous cherchons la satisfaction dans l’érotisme, dans le plaisir des sens. Le Tantra ne refuse pas cette recherche, il la valorise comme une étape; cette recherche , par la part de frustration et de déception qu’elle engendre nécessairement , va conduire à une découverte plus proche de l’essentiel.
Le contentement ultime ne se trouve pas dans le plaisir des sens ni même dans les joies du partage, il est la révélation d’un plan de conscience supérieur. Celui ci se révèle dans le coeur, dans le plan de l’incarnation, quand l’ego est absent.

Quand nous touchons ce plan, nous avons le sentiment d’être en dehors du temps , nous vivons un moment d’éternité, un état de grâce . Cet état n’appartient pas au plan des sensations du corps ou de l’affectivité. Les mystiques l’appellent “béatitude” ou “extase” littéralement “se tenir en dehors” : hors du corps , hors du temps.

Lorsqu’elle n’est plus limitée par l’ego, l’énergie s’étend dans la conscience. Dans cette expansion, la vague se reconnaît dans l’océan. Cet état ne peut pas être atteint par la volonté car celui qui le désire est justement ce qui lui fait obstacle ; en ce sens il n’y a pas de chemin de l’extase; nous pouvons seulement en créer les conditions.

Il faut comprendre comment la recherche de la jouissance ou du bonheur, limite le champ de l’expérience à celui qui le recherche. Le plaisir trouvé (même s’il est partagé à deux) ne fait alors que confirmer, réaffirmer et renforcer la séparation première, celle du sujet et de l’objet.
Cette séparation est à la racine de toutes nos souffrances. .

Faites-vous l'amour pendant les séances?
S.R. Non. les stages sont comme un lieu et un temps d’initiation; ce qui est découvert en groupe pourra ensuite se révéler et se développer dans l’intimité de la relation à deux.

Comment s'y prendre pour jouer avec l'énergie ?
Faire l'amour consiste le plus souvent à faire vite monter l'excitation jusqu'à son point culminant, pour la dissiper dans l’éjaculation . On l’appelle “orgasme du sommet”; il est suivi d’une chute, l’énergie est perdue.

Dans le Tantra, on “reste avec le feu du début” et on “évite les cendres de la fin”. Les partenaires font monter un peu l'excitation, puis relaxent. Ils la font monter un peu plus puis relaxent encore et ainsi de suite. L' énergie de l'excitation monte et se convertit en une détente chaque fois plus profonde. De cette profondeur, une autre forme d’orgasme survient ;
on l’appelle “orgasme de la vallée” . Les deux corps vibrent ensemble et se fondent en une pulsation unique. Dans cette vibration, les limites du corps physique ne sont plus perçues; elles sont transcendées, on entre dans des états de paix et d’extase. Il n’y a pas de perte d’énergie et l’effet peut durer plusieurs jours ou semaines .

Cette fusion est-elle l'aboutissement du Tantra ? Cette fusion n’a pas de limites , elle peut s’étendre à tout l'univers. C’est une expansion de la conscience , une expansion de l’être.
Lorsque dans la relaxation , la lumière de la conscience pénètre la sexualité ordinaire celle-ci se transforme; l’acte sexuel devient une union sacrée, une union spirituelle; et cette qualité sacrée s’étend d’elle même à tous les aspects de notre vie.

l'Énergie sexuelle est donc la base de l' énergie spirituelle ? Ce qui est en haut est aussi en bas et réciproquement . Lorsque la conscience s'incarne , l'énergie vitale se sublime.

Qui pratique ? Ceux qui veulent vivre leur sexualité autrement. Ceux qui pressentent qu'il y a dans la sexualité autre chose que le plaisir, ceux qui ont soif d’une autre dimension.

Les approches de l'homme et de la femme sont-elles différentes ?
Oui différentes et complémentaires : Chacun possède une partie du puzzle. L’homme est focalisé sur le sexe, il pénètre il agit. La femme est présente dans les seins, elle aime, elle reçoit , elle inclut. Il existe une méditation réservée aux femmes où elle entre dans ses seins et elle devient ses seins ...
L'homme initie la femme à la sexualité, la femme initie l'homme à l'amour.
Quand il fait l'amour, l'homme éveille l'énergie sexuelle de la femme. La femme laisse entrer l énergie sexuelle de l’homme qui monte jusqu’a son coeur. L'homme laisse rentrer l'amour de la femme dans son coeur, d’où l’énergie redescend dans son sexe. Dans ce cercle d’énergie , une alchimie s'opère entre le sexe et le coeur. le coeur gagne le feu du bas , le sexe gagne la douceur du coeur. Les deux énergies fusionnent, elles ne fonctionnent plus de façon séparée .

Peut-on pratiquer entre personnes de même sexe ? Oui mais la polarité des énergies ne pourra pas jouer à fond, car elle est liée à la biologie. Certains hommes sont plus féminins, certaines femmes plus masculines, mais la polarité reste incomplète ; le cercle d’énergie ne peut pas les mener au bout du chemin.


• Le bout du chemin? Trouver l'unité de l'homme et de la femme à l'intérieur de soi-même. Les noces alchimiques , un état où notre partie masculine et féminine font l'amour ensemble, où nos énergies s’unifient, un état de félicité permanente , "Mahamudra" le grand orgasme .


Il s'agit de l'orgasme des mystiques ? Oui dans cette “union mystique” il n’y a plus de manque de l’autre . Libre de cette dépendance on commence vraiment à aimer; car l’amour est alors devenu un état d’être.

Comment dépasser le manque de l’autre?

Première Clef : Être centré en soi même.
“Dans la joie de retrouver un ami, pénétrez votre joie” fondez vous en vous même au lieu de chercher à vous fondre dans l’autre . Ce que vous cherchez se trouve à l’intérieur de vous . Le miracle est en vous . L’autre est l’occasion de trouver en vous l’universel ; c’est à dire l’endroit où “je” et “tu” ne sont pas séparés.
Le paradoxe est celui ci : plus je célèbre en mon temple intérieur l’avènement de cette joie plus cette joie va d’elle même rayonner vers l’autre. Nos temples ne sont pas vraiment indépendants , ils sont reliés ; ils font partie d’un ensemble plus vaste.

Deuxième Clef : Nous cherchons la satisfaction dans l’autre, dans un objet extérieur. Cet objet nous fascine et nous y perdons notre conscience.
Quand, dans la recherche du plaisir, on amène de la conscience, on réalise que l’objet désiré ne tient pas réellement sa promesse. Il satisfait partiellement et momentanément tout en laissant un vide impossible à combler.
Généralement nous évitons de rencontrer cette frustration; d’où une surenchère d’objets, une frénésie, une boulimie de consommation ; l’obsession de l’objet occupe tout l’espace intérieur. On en veux toujours plus pour ne pas rencontrer le manque.
• La frustration rencontrée en pleine conscience nous fait voir ceci : ultimement, la satisfaction ne peut être trouvée du coté de l’objet. Le manque n’est pas au fond un manque d’objet, c’est une soif plus profonde, une aspiration de l’âme qui porte en elle la nostalgie du paradis perdu.

Le Tantra nous indique une voie pour retrouver ce paradis au sein même de l’existence terrestre. Cette pratique prends pour modèle la première action de notre vie, elle s’ applique aussi à toutes les autres:
• “Sucer et devenez le mouvement de sucer”.
Ne restez pas hypnotisé par le sein. Oubliez vous, laissez le “je” se dissoudre dans l’action vivante.
• Dans ce mouvement , le sujet et l’objet du désir s’effacent.
On entre dans la fontaine de Jouvence, on retrouve l’éternelle jeunesse ,
• on a la co-naissance de la source de toute choses...

Retour menu


L'esprit de solitude

Jacqueline Kelen : je vous livre ici les passages qui m'ont le plus touchée :

Rilke : "L'amour ne sera plus le commerce d'un homme et d'une femme , mais celui d'une humanité avec une autre….."
Il sera cet amour que nous préparons, en luttant durement : deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant et s'inclinant l'une devant l'autre".

La relation d'amitié qui respecte la distance et fête l'altérité ne connaît pas les griefs. Faite de partage et aussi de silence, elle ne contraint pas et se maintient malgré l'éloignement. En un mot, ce n'est pas une relation possessive mais un lien, une alliance plutôt, de liberté….

Aimer quelqu'un, c'est honorer sa solitude et s'en émerveiller……

La solitude est un devoir : respect à soi-même, vigilance et recueillement, intériorité, retour à soi….
Celui qui vit souvent seul apprécie d'autant plus la diversité des individus qu'il rencontre, la qualité des relations qui s'offrent à lui.
Une solitude que l'on a choisie renouvelle le regard que l'on porte sur les autres et redonne à la moindre chose son prix.
Dans la solitude, il n'y a plus de vie ordinaire, de vie quotidienne, puisque la solitude me procure le goût de l'unique et de l'inattendu. Bien sûr, je pourrai être surpris, bouleversé par cet imprévisible mais c'est aussi le signe du tout possible de la grâce. La solitude apprend à aimer, à poser un regard étonné et bienveillant sur les êtres et à respecter leur secret. Elle invite à la gratitude et à la louange.

Dans le jardin bruissant de la solitude, sans cesse on est porté à la caresse parce que l'attention aux choses en est le maître mot : la fleur que l'on contemple et que l'on frôle, le baiser envoyé aux nuages, le salut aux oiseaux.
Le livre qu'on hume et qu'on entrouvre, n'est plus un produit fait de papier et de carton, il est croquant de vie, de mots et de secrets. Plus rien n'est ordinaire, tout devient très précieux : une brindille, un insecte, une pierre, une rafale de vent.

Dans la solitude, je redécouvre l'émouvante fragilité des choses qui est leur duvet même et chacune m'apparaît digne d'être aimée et approchée délicatement.
Le véritable solitaire, surtout s'il a choisi de vivre près de la nature, n'est pas un prédateur, il se sent frère de l'arbre, de la rivière, du rocher et de l'araignée. Et cela le rend humble et doux.

A demeurer longtemps solitaire, en silence, on oublie les repères habituels et le temps n'est plus compté. Les heures ne tombent plus comme une menace, le temps devient une ample respiration.

L'âme cesse d’être solitude quand elle devient sanctuaire

Une promiscuité permanente que n’équilibrerait aucun moment de solitude, aucun espace privé, conduit à coup sûr à la haine de l'autre ou à l'indifférence.
Seul un homme libre est capable de vivre un attachement qui ne restreint ni ne ligote et de ressentir un désir incandescent qui n'a rien d'un manque. Seul un être libre est capable d'aimer.

Ce n'est pas l'amour qui brise la solitude, c'est la solitude qui rend possible l'amour.
La solitude est un bonheur puissant, une joie inépuisable qui font de vos loisirs humains, de vos plaisirs terrestres d'illusoires compensations à un manque essentiel et ineffable. Il ne s'agit plus de protéger son feu et ses joies personnelles, de se tenir farouchement loin des autres, mais de semer sur ses pas tout l'or récolté dans la solitude.

Les solitaires se comprennent très vite et n'ont pas besoin d'échanger beaucoup de mots pour s'entendre. Ayant approché l'essentiel, ils ne vont pas discuter sur des broutilles ni perdre leur temps à des choses insignifiantes. Ils ne vont pas non plus s'affronter, faire valoir leur vérité, ni défendre une image de soi, parce que la solitude leur a montré leur ignorance et leur pauvreté extrêmes en même temps qu'elle les a nourris du grand silence de l'amour.

Quand on a vraiment éprouvé que l'on est seul au monde, qu'on ne peut compter sur aucune aide humaine, alors commence la grande, la terrible aventure verticale, mystique, si l'on a pas auparavant sombré dans le désespoir ou la folie.

La solitude, ressentie d'abord comme un état de déréliction, d'injustice, de pauvreté, est précisément l'état qui permet le voyage vers le Levant de l'être, qui fait se lever l'homme spirituel et apparaître l'ange.

La plupart des hommes sont des compagnons de servitude ; il s'agit de devenir des compagnons de solitude. Lorsque l'âme a pris contact avec cette solitude de l'Esprit, l'être humain peut ensuite vivre seul, en couple, en famille, en communauté, à la ville ou au désert. Il ne se sent plus jamais isolé puisqu'il s'est éveillé à une dimension souveraine, inentamable et impérissable.

Il y a en chacun de nous une solitude qui est ce que vous avez de plus précieux, une solitude inaltérable, magnifique, qui est la solitude même de l'Esprit.

"Une solitude vécue pendant des année renouvelle le regard que l'on porte sur les autres et redonne à la moindre chose son prix…..